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10 juin 2012 -- Fête du Corps et du Sang du Christ
Chapitre à la Communauté de Scourmont
La foi en la personne du Verbe incarné
Dimanche dernier nous avons célébré la fête de la Sainte Trinité – le mystère de la vie même de Dieu, de l’union entre le Père et le Fils dans la réalité de l’Esprit qui est amour.Dans la fête d’aujourd’hui, nous célébrons le mystère de l’union intime que Jésus nous invite à vivre avec lui.
Le titre officiel de la solennité liturgique d’aujourd’hui est « Solennité du Corps et du Sang du Christ », même si on l’appelle aussi souvent « Fête du Saint Sacrement ». Ce qu’on célèbre c’est toujours le mystère pascal dans son intégralité. Le fait que Dieu s’est fait l’un de nous, qu’il a pris un corps, qu’il s’est donné à nous en mourant pour nous et qu’il est ressuscité et toujours présent au milieu de nous, et que nous devons sans cesse faire mémoire de sa vie et de sa présence.
En cette année « B » du lectionnaire liturgique, nous lisons le récit du dernier repas de Jésus avec ses disciples selon l’Évangéliste Marc. Je commenterai ce récit dans l’homélie à l’Eucharistie de ce matin. En ce chapitre, j’aimerais méditer avec vous sur le chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qu’on appelle le « Discours sur le pain de vie ».
Au moment où Jean écrit son Évangile, la pratique eucharistique est déjà solidement établie dans l’Église et c’est à la lumière de cette pratique que lui et ses lecteurs comprennent les paroles de Jésus dans ce long discours sur le Pain de Vie.
Toute la préoccupation de Jésus est que nous ayons la Vie, et que nous l’ayons en plénitude. Et il se présente lui-même comme la source de cette vie, utilisant deux fois de suite l’expression très forte : « Moi, je suis ».« Moi, je suis le pain vivant descendu du ciel ». Et il ne faut surtout pas manquer de remarquer la référence au Père : « De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé, et que moi je vis par le Père, de même aussi celui qui me mangera vivra par moi ».
Nous sommes ici vraiment au cœur de tout le message de Jésus dans l’Évangile de Jean.Jésus est UN avec son Père.Il est venu pour nous donner la Vie et il l’a fait en se donnant tout entier, jusqu’à la mort (c’est ce que signifient les expressions très fortes : « ma chair » et « mon sang ».Il nous a aimés jusqu’au bout.Or, il nous dit, et ne cesse de nous rappeler, que nous sommes tous appelés à devenir UN avec lui comme il est UN avec son Père ; appelés à être assimilés à lui, à être transformés en lui.Ce qui nous confère une grande dignité, mais comporte aussi une grande responsabilité : celle d’être prêts, nous aussi, à aimer jusqu’au bout ; être prêts à nous donner tout entiers, y compris jusqu’à la mort s’il le fallait, pour nos frères et nos sœurs.C’est la voie vers la plénitude de Vie, déjà dès ici-bas et pour l’éternité.
Dans son long chapitre 6, l’Évangéliste Jean nous raconte d’abord la multiplication des pains, qu’il fait suivre de ce discours sur le pain de vie.Dans ce discours Jésus se compare d’abord à la manne du désert.Cette manne que les Juifs avaient mangée au désert était une nourriture terrestre, même si elle venait de là-haut.Or, le vrai pain venu du ciel et donné par le Père à l’humanité, c’est Jésus lui-même.
Tout au long de l’Ancien Testament, l’image du pain était souvent utilisée pour exprimer la Sagesse.C’est pourquoi les auditeurs de Jésus ne semblent pas avoir réagi tout au long de ce discours où il leur disait et redisait qu’il est le « pain descendu du ciel ».Ils comprenaient sans doute que Jésus se présentait alors comme un maître de sagesse.Et eux-mêmes reconnaissaient qu’il parlait comme aucun homme n’avait parlé.Mais une discorde se manifesta entre eux (« ils discutaient entre eux », dit saint Jean) lorsque Jésus commença à utiliser une autre image de l’Ancien Testament, celle de la chair et du sang. « Le pain que je donnerai, c’est ma chair » et « Celui qui mange ma chair et boit mon sang ». Ils ne savent vraiment plus ce que Jésus veut dire en utilisant cette nouvelle image.Il est évident que Jésus fait allusion à la chair de l’agneau pascal qui avait nourri le peuple hébreu la nuit de la fuite d’Égypte et du sang de cet agneau qui était le symbole de leur libération de l’esclavage des Égyptiens.
Il est clair que la communauté de l’Apôtre saint Jean, pour laquelle il a écrit son Évangile, voyait en ces paroles de Jésus une allusion au mystère de la célébration eucharistique et une interprétation de celle-ci.Mais les paroles de Jésus, rapportées ici et prononcées au début de sa vie publique, ne sont pas une simple annonce du banquet eucharistique qui sera institué beaucoup plus tard.Remarquons d’ailleurs que Jésus parle au présent,s’adressant à la foule qui l’entoure et il leur dit : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » et il leur dit aussi : « Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, la vie n’est pas en vous ».
Jésus n’est pas simplement un maître de sagesse – ce que pouvait signifier l’image du pain.Il n’est pas non plus simplement un modèle à imiter.Il s’est fait l’un d’entre nous, il est le premier né d’une multitude de frères et c’est en nous assimilant à lui, en l’assimilant et le laissant nous transformer de l’intérieur, en nous laissant configurer à son image, que nous avons la vie – la plénitude de la vie qu’il est venu nous apporter.
Cette vie en plénitude que nous recevons par notre union au Christ est éternelle.C’est en ce sens que le texte de saint Jean utilise le futur et non plus le présent pour démontrer cette durée sans fin : « Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » ou encore « celui qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle (il l’a déjà), et je le ressusciterai au dernier jour ».Le « dernier jour » dont il est question ici n’est pas la fin des temps, mais bien le « dernier jour » de Jésus, le jour dont il parlait chaque fois qu’il disait que son heure n’était pas encore venue, c’est-à-dire le jour de sa mort et de sa propre résurrection.
Cette communion intime dont Jésus parle ici, avec les images du pain d’abord, puis celles de la chair et du sang – et dont il parle aux foules de Galilée au présent et non pas au futur -- est une réalité antérieure au Sacrement de l’Eucharistie qui en sera l’expression et qui viendra la nourrir.
De plus, cette communion – à laquelle nous sommes tous conviés -- est éminemment personnelle.Chacun doit s’y ouvrir.La communauté chrétienne n’est pas simplement une foule ou un peuple anonyme.Elle est la communion entre des personnes vivant chacune sa propre communion avec le Christ Jésus. Le sacrement de l’Eucharistie que nous commémorons spécialement aujourd’hui vient à la fois nourrir et exprimer cette communion qui doit exister préalablement à sa célébration.
Pour aller plus en profondeur dans la compréhension de ce discours du Chapitre 6 de Jean, nous devons considérer l'Eucharistie non pas comme un rite isolé mais la voir dans sa relation avec toute notre vie chrétienne, qui est une vie de foi.Nous ne venons pas à l'Eucharistie comme on va à la pompe à essence pour refaire le plein.Ce n'est pas simplement un rite par lequel nous voulons refaire nos forces, acquérir de l'énergie, du courage, pour faire encore un bout de chemin.
Ce n’est que si nous nous efforçons de rencontrer le Christ chaque jour dans une relation de foi, de prière contemplative, d'amour concret de nos frères, que l'Eucharistie devient une expression de cette foi, et, en même temps, la nourrit.
Il ne s'agit pas simplement pour nous d'avoir "foi dans l'Eucharistie", c'est-à-dire foi dans un signe.Les Juifs l'avaient cette foi dans les signes!Il s'agit d'une foi globale en la Personne du Christ, qui s'exprime dans l'Eucharistie.
Armand VEILLEUX- Détails
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Chapitre du 8 janvier 2012
Abbaye de Scourmont
Baptême du Seigneur (célébration de demain)
Étant donné que je donnerai tout à l’heure l’homélie sur le mystère de l’Épiphanie que nous célébrons aujourd’hui, je vais parler plutôt, dans ce chapitre, de la célébration de demain, celle du Baptême du Seigneur. (Et ce chapitre sera bref, puisque nous commençons notre retraite annuelle ce soir).
Si le récit de l’Épiphanie est propre à Matthieu, nous retrouvons celui du baptême dans chacun des trois Évangiles synoptiques. Ce récit est en chacun des Évangiles d'une extrême simplicité.Tous les éléments qui ne sont pas essentiels sont laissés de côté. Seul est important le fait que Jésus vint de Galilée et fut baptisé par Jean.Matthieu est le seul à mentionner que Jean dit que c’est plutôt lui qui devrait être baptisé par Jésus. En Marc, Jésus est identifié, par la mention du village d'où il vient, Nazareth, comme un homme bien déterminé, historique.Et sur cet homme historique ont été prononcés par le Père ces mots jamais entendus auparavantTu es mon fils bien-aimé!"Matthieu a « celui-ci est mon fils bien-aimé » ; mais Marc et Luc ont « tu es mon fils », ce qui est considéré comme la version plus primitive.
De plus, cette scène de révélation est présentée avec le langage symbolique de l'Ancien Testament : l'ouverture des cieux.Jésus vit les cieux s'entrouvrir -- littéralement, "se déchirer" -- ce qui est clairement une référence au texte d'Isaïe 63,19 que nous avons entendu dans la liturgie de l'AventAh si tu déchirais les cieux et si tu descendais!"La descente de l'Esprit sur Jésus est une réponse à cette prière.
Des quatre Évangélistes, Luc est toujours celui qui souligne le plus tout ce qui se rapporte à la prière.Dans le récit du baptême de Jésus il est le seul à mentionner que c’est au moment où Jésus priait, après avoir été baptisé par Jean, que le ciel s’ouvrit et que l’Esprit Saint descendit sur Lui, sous la forme d’une colombe.Et c’est par cette même ouverture dans le ciel que passa la voix du Père disant : « C’est toi mon Fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ». Essayons de voir ce que ce texte nous enseigne sur la prière.
La prière – que ce soit une prière d’adoration, de demande ou de remerciement – est une activité qui déchire le voile séparant le monde créé de son créateur, qui ouvre une brèche dans le mur qui sépare le temps de l’éternité.Nous vivons dans le temps où il y a un hier, un aujourd’hui et un demain.Dieu vit dans un éternel présent.Par la prière qui nous met en communion avec Dieu, nous pénétrons dans cet éternel présent de Dieu.Cela est possible parce que lui-même a fait le chemin inverse.Le Fils de Dieu s’est fait l’un des nôtres.Il est venu dans le temps et dans l’espace.Et lorsqu’il s’est mis à prier, le voile entre le temps et l’éternité, entre l’espace des hommes et l’omniprésence de Dieu, s’est déchiré et la voix du Père qui, de toute éternité, engendre son Fils, a pu dire, dans le temps de notre histoire : « aujourd’hui »,oui, « aujourd’hui, je t’ai engendré ».
Cette voix du Père accompagne la descente visible de l’Esprit-Saint sur Jésus.Lorsque nous nous mettons en prière, c’est-à-dire lorsque nous nous ouvrons au don de la prière, le ciel s’ouvre et l’Esprit du Père et de Jésus descend sur nous pour prier en nous, nous rendant capable de dire : « , Père », et, alors, chaque fois, la voix du Père nous dit à nous aussi, « tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré ».Nous devenons fils adoptifs dans le Fils bien-aimé, le premier-né d’une multitude de frères.C’est le baptême dans l’Esprit et le feu qu’annonçait Jean le Baptiste.Baptême de feu car il brûle en nous tout ce qui est étranger à cette communion ou y fait obstacle.
Nous pouvons alors comprendre l’enseignement des grands théologiens de l’époque patristique et du Moyen Âge qui voyaient dans la liturgie d’ici-bas une participation à la liturgie céleste.Tous les bienheureux qui sont passés de la vie présente à la vie éternelle louent sans cesse Dieu dans son éternel aujourd’hui.Nos liturgies et nos offices d’ici-bas, malgré souvent leur pauvreté et même malgré nos distractions provoquent cette déchirure qui fait s’entrouvrir le ciel et nous permet pour un instant d’entrer dans ce même aujourd’hui de Dieu où tout est présent. Alors notre liturgie d’ici-bas devient tout à fait contemporaine de la liturgie céleste.
Armand VEILLEUX
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1 avril 2012 – Dimanche des Rameaux
Abbaye de Scourmont
Chapitre
Nous avons eu la semaine dernière une bonne session sur l’Évangile de Marc et en particulier sur le récit de la Passion. Je ne reprendrai évidemment pas ce commentaire. À l’Eucharistie de ce matin, je commenterai un aspect de ce récit. Pour le moment, je m’arrêterai à la deuxième lecture de la Messe, le chapitre 2 de saint Paul aux Philippiens
Le meilleur commentaire possible du récit de la Passion, nous le trouvons dans cet admirable chapitre 2 de la lettre de Paul aux Philippiens.Il s'agit d'une hymne christologique qui nous trace en quelques lignes un tableau grandiose de tout le mystère pascal que nous célébrons cette semaine.Et il est très important pour nous de ne jamais perdre de vue tous les éléments de ce mystère pascal, qui comprend, inséparablement, la passion du Christ et sa Résurrection.
Dans notre liturgie chrétienne nous ne célébrons jamais un Christ mort, même pas le Vendredi Saint.Nous célébrons toujours le Christ ressuscité, le Christ qui est passé par la mort mais que le Père a ressuscité, et qui est assis à la droite du Père, intercédant pour nous.Et c'est pourquoi ce mystère est toujours pour nous le fondement de notre espérance.
Paul, dans sa lettre aux Philippiens, nous dit que le Christ, qui était dans la condition divine, n'a pas jugé devoir retenir cette condition comme un droit.Il s'est dépouillé, il s'est anéanti, se faisant obéissant jusqu'à la mort sur la croix.Et c'est pourquoi, dit Paul, précisément parce qu'il a renoncé à faire valoir tout droit, qu'il a pu tout recevoir comme don, et le Père l'a ressuscité et lui a fait la grâce, le don d'être appelé Seigneur, Kurios.
Dans la logique chrétienne, tout abaissement, tout dépouillement accepté dans un esprit d'obéissance à la volonté de Dieu constitue une ouverture, une disposition à recevoir le don de la vie en plénitude.Je me souviens d’avoir commenté ce texte à Alger, dans une homélie pour le Jour des Rameaux 1996, alors que nos frères de Tibhirine étaient encore en captivité et que nous ne savions pas si on les retrouverait vivants ou morts. Je disais alors : «Il est normal, certes, d'être très préoccupé et de craindre toutes sortes d'issues au drame; mais nous savons que, quelle que soit l'issue, elle sera dans la ligne de la plénitude de la vie ».
Dans la liturgie, nous célébrons non seulement Jésus dans ses trente-trois ans de vie humaine, mais le Ressuscité qui, depuis sa résurrection, continue d'être incarné en tout homme et en toute femme, et tout particulièrement en toute personne qui souffre. Au cours de cette Semaine Sainte, il convient de penser spécialement à tous les peuples actuellement en guerre, et ils sont nombreux.Que ce soit l’Afghanistan ou la Syrie ou encore le Mali.À cela il faudrait ajouter toutes les personnes qui souffrent des conséquences de la crise économique, qui, comme toujours, affecte les plus pauvres et les plus précaires.
Tout au long de cette semaine apprenons à mettre nos pas dans les traces du Christ, sachant que si ce chemin passe par le jardin de Gethsémani et le Golgotha, il conduit aussi au sépulcre ouvert du matin de Pâques et à la montagne de l'Ascension vers le Père.
(Nouvelles de l’Ordre)
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Chapitre à la Communauté de Scourmont
Pentecôte, 27 mai 2012
Pour une vision d’espérance
Nous avons eu, cette semaine, l’Assemblée Générale annuelle de la COREB (Conférence des Religieux et Religieuses de Belgique), qui regroupe désormais en une seule Conférence non seulement les Religieux et les Religieuses, mais aussi les actifs et les contemplatifs. Nous avions conçu la première partie de la journée comme une Session de Formation, ouverte à tous les religieux et religieuses (et non seulement aux Supérieurs Majeurs), et nous avions invité comme personne ressource Monsieur Jérôme VIGNON. Ce dernier est l’actuel président des Semaines sociales de France. Il fut durant de nombreuses années un collaborateur de Jacques DELORS, qui fut président de la Commission européenne de 1985 à 1994. Il nous a parlé des crises actuelles que traverse l’Église ainsi que la plupart de nos Sociétés occidentales – mais aussi orientales – comme de moments de « clarification » débouchant sur l’espérance. Je crois que tout cela n’est pas étranger à la solennité d’aujourd’hui, d’autant plus que nous avons besoin de toutes les lumières de l’Esprit Saint pour analyser ce qui se passe et pour trouver comment « grandir dans la crise ».
La première partie de l’exposé de Monsieur Vignon avait pour titre : « comprendre la crise » et puis l’interpréter. La deuxième partie voyait comment notre analyse affecte notre compréhension de l’évangélisation ; et la troisième, qu’il a à peine touchée concernait l’application de cette vision à la vie religieuse.
Comprendre la crise : Il y a toujours eu des crises dans l’histoire de l’humanité. Il n’y a en cela rien de nouveau. Mais ce qui est nouveau c’est, qu’au moins en Occident, il s’agit d’une crise globale qui affecte tous les aspects de la vie et qui remet en question la démocratie telle que nous avons essayé de la vivre depuis quelques siècles : crise alimentaire, énergétique, financière, sociale, etc. À cela s’ajoute un manque évident de conscience collective de cette crise et de ses causes.
Il y a évidemment dans la situation actuelle beaucoup d’éléments positifs, qui sont souvent des valeurs chrétiennes sécularisées.-- Ce qui veut dire que la sécularisation n’est pas nécessairement quelque chose de négatif --. L’affirmation de droits humains inaliénables et universels ainsi quel celle de l’égalité de tous les humains, hommes ou femmes, de quelque origine culturelle que ce soit est certainement un fruit de l’Évangile. Mais cette affirmation des droits de la personne se transforme souvent en recherche de droits individuels conduisant à un manque de solidarité. Il y a en même temps un assèchement de la conscience. Donc une crise des valeurs, un bouleversement de l’éthique individuelle et une dissociation entre l’éthique et l’ethos de la société.
Deux lectures de cette situation sont possibles. Une première lecture voit en tout cela un énorme cataclysme. Tout s’écroule, rien ne fonctionne plus chez l’homme occidental, parce qu’il a abandonné Dieu. Il faut tout faire pour restaurer la situation sociale et religieuse des siècles passés. C’est l’interprétation qui vient généralement de Rome, de nos jours, non sans un vent de peur et même de panique.
Une autre vision, qui est celle de Monsieur Vignon, et qui me rejoint beaucoup, est qu’on se trouve devant non pas un cataclysme mais une métamorphose de la conscience collective, partout en Occident mais aussi dans le reste du monde. Et l’Esprit ne peut être étranger à cette métamorphose. Cette métamorphose se manifeste dans une remise en question pas nécessairement de l’autorité comme telle mais du rôle de l’autorité et des modalités de son exercice. L’exercice de l’autorité, pour être accepté, doit s’inscrire dans un dialogue épistémologique.
Il y a une métamorphose dans l’approche de la vérité. Il ne s’agit plus de transmettre une vérité toute faite, mais de faire accoucher de la vérité. Nous devons faire ensemble la vérité. Jésus parle d’ailleurs de « faire la vérité » ; et dans l’Évangile d’aujourd’hui il promet à ses disciples non pas que l’Esprit leur enseignera la vérité, mais qu’il les conduira à la vérité tout entière.
Au niveau social et politique, une légitimité participative a remplacé une démocratie élective où quelques-uns décidaient pour tout le peuple. L’autorité se doit d’être collégiale. Il faut toujours rechercher ensemble la vérité plutôt que de répéter des vérités qui découleraient logiquement d’une « loi naturelle ».
Les deux façons de voir la crise actuelle, avec ses richesses et ses limites, conduisent à deux conceptions différentes de l’Évangélisation : ou bien l’on résiste, ou bien l’on écoute.
L’attitude actuelle de Rome va plutôt dans la direction d’une résistance. Résistance à tout ce qui est apparaît comme sécularisation et relativisme. Il faut d’abord ré-évangéliser les Catholiques eux-mêmes (année de la foi) pour ensuite affronter le monde déchristianisé. C’est vraiment une approche frontale. Lorsqu’on s’ouvre à ceux de l’extérieur, c’est dans des « portiques des Gentils », donc chez-nous.
Pour d’autres catholiques, l’approche est différente. Bien sûr, on est d’accord pour un ressourcement constant de la foi et de la vie de prière. Mais la nouvelle évangélisation n’implique pas une condamnation du monde. Elle implique de mettre sans cesse la culture actuelle, dans tous ses aspects, en contact avec l’Évangile. On parle d’une « ambition chrétienne » plutôt que du désir de faire entrer tout le monde dans la structure de l’Église catholique.
Le récit des pèlerins d’Emmaüs est une belle icône de cette approche. Il s’agit d’une rencontre dans le dialogue et qui aboutit non à un acquiescement de l’esprit à des vérités enseignées, mais aboutit à un éblouissement final.
Beaucoup de communautés religieuses actives, qui sont très présentes au monde, de par leur charisme, vivent cette métamorphose. Elles ont été fondées pour enseigner ou pour s’occuper des malades, ou pour la prédication. Elles ont eu un rôle important dans les structures ecclésiales, dans le passé. Aujourd’hui, souvent réduites en nombre, elles se sont métamorphosées, et vivent souvent sous plusieurs formes le chapitre 25 de Matthieu. Plusieurs s’occupent des plus démunis et des plus rejetés de notre monde, en particulier des demandeurs d’asile, et surtout de ceux dont la demande a été refusée et qui doivent vivre dans la clandestinité. Ces témoins de l’Évangile vivent parfois seuls, ou en tout petits groupes, mais sont reliés dans une communauté forte centrée sur le Christ et le service de ses plus petits.
Cette évolution de la vie religieuse, tout comme la naissance de plusieurs communautés chrétiennes du genre de ce qu’on a appelé dans le passé des « communautés de base » dont des sources d’espérance.
Il n’y a pas de raison d’être défaitiste. Un monde nouveau est en train de naître, connaissant actuellement les douleurs de l’enfantement. L’Esprit y est à l’œuvre. Nous n’avons pas à transformer le monde, mais à témoigner de l’Évangile dans un monde en transformation.
Armand VEILLEUX



