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Chapitre du 8 janvier 2012
Abbaye de Scourmont
Baptême du Seigneur (célébration de demain)
Étant donné que je donnerai tout à l’heure l’homélie sur le mystère de l’Épiphanie que nous célébrons aujourd’hui, je vais parler plutôt, dans ce chapitre, de la célébration de demain, celle du Baptême du Seigneur. (Et ce chapitre sera bref, puisque nous commençons notre retraite annuelle ce soir).
Si le récit de l’Épiphanie est propre à Matthieu, nous retrouvons celui du baptême dans chacun des trois Évangiles synoptiques. Ce récit est en chacun des Évangiles d'une extrême simplicité.Tous les éléments qui ne sont pas essentiels sont laissés de côté. Seul est important le fait que Jésus vint de Galilée et fut baptisé par Jean.Matthieu est le seul à mentionner que Jean dit que c’est plutôt lui qui devrait être baptisé par Jésus. En Marc, Jésus est identifié, par la mention du village d'où il vient, Nazareth, comme un homme bien déterminé, historique.Et sur cet homme historique ont été prononcés par le Père ces mots jamais entendus auparavantTu es mon fils bien-aimé!"Matthieu a « celui-ci est mon fils bien-aimé » ; mais Marc et Luc ont « tu es mon fils », ce qui est considéré comme la version plus primitive.
De plus, cette scène de révélation est présentée avec le langage symbolique de l'Ancien Testament : l'ouverture des cieux.Jésus vit les cieux s'entrouvrir -- littéralement, "se déchirer" -- ce qui est clairement une référence au texte d'Isaïe 63,19 que nous avons entendu dans la liturgie de l'AventAh si tu déchirais les cieux et si tu descendais!"La descente de l'Esprit sur Jésus est une réponse à cette prière.
Des quatre Évangélistes, Luc est toujours celui qui souligne le plus tout ce qui se rapporte à la prière.Dans le récit du baptême de Jésus il est le seul à mentionner que c’est au moment où Jésus priait, après avoir été baptisé par Jean, que le ciel s’ouvrit et que l’Esprit Saint descendit sur Lui, sous la forme d’une colombe.Et c’est par cette même ouverture dans le ciel que passa la voix du Père disant : « C’est toi mon Fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré ». Essayons de voir ce que ce texte nous enseigne sur la prière.
La prière – que ce soit une prière d’adoration, de demande ou de remerciement – est une activité qui déchire le voile séparant le monde créé de son créateur, qui ouvre une brèche dans le mur qui sépare le temps de l’éternité.Nous vivons dans le temps où il y a un hier, un aujourd’hui et un demain.Dieu vit dans un éternel présent.Par la prière qui nous met en communion avec Dieu, nous pénétrons dans cet éternel présent de Dieu.Cela est possible parce que lui-même a fait le chemin inverse.Le Fils de Dieu s’est fait l’un des nôtres.Il est venu dans le temps et dans l’espace.Et lorsqu’il s’est mis à prier, le voile entre le temps et l’éternité, entre l’espace des hommes et l’omniprésence de Dieu, s’est déchiré et la voix du Père qui, de toute éternité, engendre son Fils, a pu dire, dans le temps de notre histoire : « aujourd’hui »,oui, « aujourd’hui, je t’ai engendré ».
Cette voix du Père accompagne la descente visible de l’Esprit-Saint sur Jésus.Lorsque nous nous mettons en prière, c’est-à-dire lorsque nous nous ouvrons au don de la prière, le ciel s’ouvre et l’Esprit du Père et de Jésus descend sur nous pour prier en nous, nous rendant capable de dire : « , Père », et, alors, chaque fois, la voix du Père nous dit à nous aussi, « tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré ».Nous devenons fils adoptifs dans le Fils bien-aimé, le premier-né d’une multitude de frères.C’est le baptême dans l’Esprit et le feu qu’annonçait Jean le Baptiste.Baptême de feu car il brûle en nous tout ce qui est étranger à cette communion ou y fait obstacle.
Nous pouvons alors comprendre l’enseignement des grands théologiens de l’époque patristique et du Moyen Âge qui voyaient dans la liturgie d’ici-bas une participation à la liturgie céleste.Tous les bienheureux qui sont passés de la vie présente à la vie éternelle louent sans cesse Dieu dans son éternel aujourd’hui.Nos liturgies et nos offices d’ici-bas, malgré souvent leur pauvreté et même malgré nos distractions provoquent cette déchirure qui fait s’entrouvrir le ciel et nous permet pour un instant d’entrer dans ce même aujourd’hui de Dieu où tout est présent. Alors notre liturgie d’ici-bas devient tout à fait contemporaine de la liturgie céleste.
Armand VEILLEUX
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Chapitre de Scourmont
12 juin 2011
Le respect de la différence
Le récit évangélique de la Messe de la Pentecôte est toujours tiré de l’Évangile de Jean : soit une section du récit de la dernière Cène, où Jésus promet l’Esprit à ses disciples (années B et C), soit l’apparition de Jésus à ses disciples le soir du jour de la Résurrection (année A). Par ailleurs, la première lecture est toujours le récit de la Pentecôte qu’on trouve au chapitre 2 du Livre des Actes.Je commenterai l’Évangile dans l’homélie de la Messe ;je voudrais m’arrêter maintenant un peu au récit des Actes.
Luc y décrit l’envoi de l’Esprit Saint d’une façon colorée et dramatique.Les disciples se trouvent réunis dans la « chambre haute », sans doute la même où ils s’étaient réunis avec Jésus pour célébrer la dernière Cène.Luc semble bien vouloir mettre cette « chambre haute » en opposition avec la Tour de Babel dont nous parle le Livre de la Genèse.
Cependant, pour bien percevoir le lien entre les deux récits, il ne faut pas faire du récit de Babel une lecture de type colonial, où l’unicité de la langue apparaît comme un idéal et la multiplication des langues comme un châtiment divin.En réalité le sens du récit est tout différent.Il s’agissait d’une critique de la prétention de Babylone à la domination universelle.La multiplication des langues mit fin à cette prétention.Par cette affirmation de leur différence les hommes se sont libérés de cette hégémonie.La construction de la tour qui prétendait s’élever jusqu’au ciel fut arrêtée et chaque peuple découvrit et affirma son identité propre.
Ce qui se produit le jour de la Pentecôte, ce n’est pas un miracle transformant les Apôtres (et tous les disciples présents, qui sont au nombre de 120 – cf. Actes 1,15) en autant de polyglottes parlant toutes les langues.Le miracle se produit plutôt chez les auditeurs.Chacun entend le message dans sa propre langue.Et Luc prend plaisir à établir une longue liste des peuples d’où proviennent tous ceux qui reçoivent le message : ce sont des Parthes, des Mèdes, des Élamites, etc. etc.
Je ne puis m’empêcher ici de penser à cet admirable passage du « Testament » de Christian de Chergé écrit peu avant d’être assassiné en Algérie, il y a quinze ans.Il parle de sa « lancinante curiosité » de voir ses frères de l’Islam à travers les yeux de Dieu, tout illuminés de la gloire du Christ, [et] ... investis par le Don de l'Esprit dont la joie secrète sera toujours d'établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.
Dieu nous a créé à son image et à sa ressemblance – ce qui est le thème de la session que nous donne ces jours-ci le professeur Jean Leclercq (de l’Université de Louvain). Mais Dieu nous a aussi faits différents les uns des autres.Cette différence, qui est l’une des caractéristiques de notre beauté comme créatures, est très importante aux yeux de Dieu, qui la respecte et y prend plaisir.Si nous nous regardons mutuellement avec les yeux de Dieu, nous admirerons et respecterons cette différence.Cela vaut des personnes.Cela vaut aussi des peuples et des nations.
Ce message vaut pour tous les temps.Il assume une signification et une importance toute nouvelle en notre temps.Nous voyons de nos jours comment le refus de la différence de l’autre qui conduit à vouloir imposer par la force à des pays tout différents de nos sociétés occidentales des formes de gouvernement élaborés par des Occidentaux pour des Occidentaux, aboutit rapidement à des impasses et à des catastrophes.Nous en avons actuellement un exemple dans ce qu’on appelle le printemps arabe et principalement en Lybie, où les puissances militaires de l’Otan sème la mort avec leurs bombardements en pensant que la démocratie germera de cette destruction.
Le défi – et c’est un défi évangélique avant d’en être un politique – est de faire naître un monde où chaque nation se sente non seulement respectée mais affirmée dans sa différence, que celle-ci soit d’ordre linguistique, culturelle ou religieuse.L’opposé serait une nouvelle Babylone – la Babylone d’avant l’intervention de Dieu – se construisant comme un énorme empire néo-colonial, élevant face à Dieu sa tour jusqu’au ciel.
L’Église d’aujourd’hui est confrontée elle aussi au même défi.Dans les années qui ont suivi la Réforme protestante et la Contre-Réforme, jusqu’à Vatican II, diverses causes ont provoqué un mouvement d’uniformisation gommant les différences.Vatican II a réaffirmé l’importance d’annoncer le message de telle sorte que chaque peuple et chaque culture le reçoive dans sa langue, c’est-à-dire dans le respect de tout ce qui fait sa différence culturelle.Après Vatican II on a beaucoup parlé de l’option préférentielle pour les pauvres ;de nos jours il faut peut-être se soucier de l’option préférentielle pour la différence.L’Église née le jour de la Pentecôte se doit d’être une présence humble et respectueuse au sein de chaque peuple et de chaque groupement humain, et non la branche religieuse de quelque forme que ce soit d’hégémonie.
Ce qui est le défi de l’Humanité et de l’Église est aussi le défi de toute communauté comme la nôtre. Nous avons noté dans notre « rapport de maison » pour le Chapitre Général que nous apprécions comme une grâce le fait que notre communauté est multiculturelle et que les différences y sont respectées. Remercions Dieu, aujourd’hui, de cette grâce et veillons à la cultiver, en veillant à ce que ce respect s’étende à toutes nos différences, y compris celles de caractère, de goût, de pensée, etc.
Jésus nous en donne le secret dans son discours à la dernière Cène.Au moment même où il exprime sa préoccupation pour l’unité de la communauté de ses fidèles (« Que tous soient un, Père, comme toi et moi sommes un »), il affirme aussi sa volonté et celle de son Père de venir faire sa « demeure » en chacun de nous.
Laissons-nous envahir de l’Esprit de Dieu afin de vivre de telle sorte que tous ceux qui nous voient vivre, de quelque peuple, nation ou religion que ce soit, perçoivent le message de l’Évangile, chacun dans sa « propre langue ».
Armand VEILLEUX
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Chapitre – Scourmont, le 17 avril 2011
Stabilité de Marie-Robert
Cher frère Marie-Robert, chers frères,
Ta vie monastique a été marquée par l’instabilité qu’a connue ton pays d’origine, le Congo, depuis un peu plus de quinze ans.Entré à Mokoto en 1995, tu as connu l’expulsion de la communauté l’année suivante, et c’est dans ce contexte de passage d’un refuge à l’autre (Himbi, Keshero) que tu as commencé ton noviciat, au moment même où la communauté était provisoirement dispersée. Après ton noviciat et ta profession temporaire à Koutaba, au Cameroun, tu es revenu à Keshero avait la communauté de Mokoto qui s’y était reconstituée en 2000.Après ta profession solennelle tu es venue à Scourmont pour trois ans de formation à l’ITIM, puis tu es retourné à Keshero. Quelques années après tu revenais à Scourmont, la stabilité de la communauté semblant plus favorable à la poursuite de ta formation monastique que la situation alors encore provisoire de Keshero dans la banlieue de Goma.
Il y a maintenant presque un an et demi, tu m’exprimais le désir de faire ta stabilité monastique à Scourmont.Appliquant ce que saint Benoît dit au sujet des frères qui se présentent au monastère avec l’intention d’y entrer, je te fais attendre longtemps – plus d’un an – avant de soumettre ton désir au discernement du Chapitre Conventuel de la communauté de Scourmont.Nous avons accédé à ton désir, sensibles à l’argument que tu avançais : le fait que tu as trouvé à Scourmont un contexte de stabilité qui t’est nécessaire.Nous avons aussi noté ton attachement au lieu et aux frères.
Ayant reçu l’accord du Prieur de Mokoto et de tes frères de cette communauté, nous t’accueillons donc aujourd’hui comme profès stabilié à Scourmont. Et le jour choisi n’est pas sans comporter une série de coïncidences vraiment intéressantes.
Tu portes le nom de notre saint fondateur, Robert de Molesme, fondateur de Cîteaux.Or, c’est aujourd’hui même le 9ème centenaire de la mort de saint Robert. De plus, lorsque Robert et ses 21 compagnons arrivèrent à Cîteaux le 21 mars1098, c’était le dimanche des Rameaux, comme aujourd’hui.J’y vois un appel qui t’est adressé à t’ancrer de plus en plus dans la spiritualité et la grâce cisterciennes, et à vivre cette spiritualité et cette grâce d’une façon stable, dans cette communauté de Scourmont.
La stabilité est une dimension très importante de la Règle de saint Benoît que nos Pères de Cîteaux voulaient vivre authentiquement.Elle attache le moine non seulement à une communauté de frères, mais à un monastère, à un lieu concret où il prie, travaille et lit la Parole de Dieu.Les premiers Cisterciens semblent avoir tout particulièrement saisi cette dimension de la Règle bénédictine.De saint Albéric on dit qu’il était « amator Regulae et fratrum » et de saint Étienne, qu’il était « amator Regulae et loci ».Or, une autre coïncidence intéressante et qu’aujourd’hui, 17 avril, est aussi le jour anniversaire de la canonisation de saint Étienne, selon le ménologe que nous avons lu au dîner, hier.
Ce n’est pas sans un certain paradoxe que nos Constitutions, tout en insistant sur cette importance de la stabilité, parlent aussi de « changement de stabilité ».Cela n’a de sens que parce que notre Ordre est une grande communauté de communautés et que la stabilité dans la grâce cistercienne et dans la conversion du cœur peut se poursuivre dans une autre communauté locale que celle où l’on est entré, si les circonstances le demandent, surtout si, comme c’est ton cas, il s’agit d’une recherche personnelle de stabilité.
Un autre paradoxe, qui montre bien les aspects multiples de la grâce cistercienne, est que tu t’enracines dans la vie cistercienne en faisant ta stabilité à Scourmont, au moment-même où tes frères de la communauté de Mokoto, dont la plupart sont entrés durant les années de diaspora trouvent leur propre stabilité en retournant à Mokoto même, dans le Masisi. Complémentarité des grâces multiples.
Puisqu’on parle de paradoxes, on pourrait en signaler un autre.C’est le lien entre stabilité et déracinement.J’avais développé ce point dans un chapitre, il y a quelques années, en commentantla devise épiscopale du Cardinal Martini : Déraciné il fleurit encore.Martini expliquait, dans un texte, que « par le vœu d’obéissance que fait le jésuite, il ne peut se lier à un lieu quelconque ou à un rôle particulier, mais où qu’il soit appelé pour accomplir son ministère, il doit fleurir et porter du fruit. »La vie du moine est évidemment distincte de celle du jésuite, mais le vœu de stabilité que fait le moine vivant selon la Règle de saint Benoît n’a pas un sens tellement différent de ce que décrit le Cardinal Martini.Le vrai moine est un déraciné.La stabilité monastique implique un déracinement.Afin de s’attacher au Christ – à l’amour duquel rien ne doit être préféré -le moine doit renoncer à sa famille, aux possessions matérielles qu’il pourrait avoir, à sa terre, à son rang social, à sa volonté propre.Il doit être totalement déraciné afin d’être planté dans le jardin du Seigneur.C’est dans la mesure même où il s’est laissé déraciner qu’il peut être enraciné de façon stable dans l’amour de Dieu.
Finalement il s’agit toujours de vivre ici-bas comme pèlerins.Comme le dit la Lettre aux Hébreux : Nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir(Hébreux 13:14). Il est d’ailleurs intéressant de voir que cette affirmation se trouve à fin de la Lettre, dans une recommandation sur la vie communautaire. L’auteur explique comment le Christ, pour sanctifier le peuple, a souffert en dehors de la porte de la cité sainte.Il en conclut que nous devons nous aussi sortir (de nous-mêmes) pour aller à sa rencontre au-dehors. Ce qu’on fait selon lui par l’obéissance et par l’entraide communautaire.C’est une autre façon de reprendre les paroles de Jésus lui-même qui disait : « si quelqu’un ne se renonce pas á lui-même – ce qui revient à dire : s’il ne sort pas de lui-même – il ne peut être mon disciple ».Être disciple veut dire « marcher à la suite de ». Pour marcher à la suite du Maître, il faut sans cesse sortir de soi-même, et se laisser sans cesse transplanter.
Un moine peut être stable dans la mesure où il est vraiment déraciné.
Armand VEILLEUX
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Chapitre pour le 1 janvier 2012
Abbaye de Scourmont
La solitude de Marie
En complément à l’homélie que je donnerai tout à l’heure pour cette belle solennité de Marie, Mère de Dieu, j’aimerais faire quelques réflexions sur la solitude de Marie, qui, la première, vit seule le Mystère qui se vit en elle.
Saint Luc, dans le texte que nous avons lu à Noël, dit que « lorsque les temps furent accomplis », Marie mit au monde Le Premier-né (si l’on traduit littéralement le texte grec), c’est-à-dire le Premier-né du Père éternel.De même dans le passage de la Lettre aux Galates que nous avons comme deuxième lecture ce matin, Paul dit que « Lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils ».C’est là l’élément central et essentiel de la foi chrétienne.Que Jésus de Nazareth ait été une personne extraordinaire, un prophète qui a profondément marqué l’histoire, un grand nombre de personnes de toutes les religions ou même sans religion le reconnaissent.Le propre de la foi chrétienne est de reconnaître et d’affirmer que lorsqu’il apparaît, les temps sont accomplis ; l’aspiration de tous les humains de tous les temps est réalisée ; nous sommes à la fin des temps.Dieu s’est fait l’un de nous. Une nouvelle étape commence qui consistera en la graduelle réalisation dans la pâte humaine de ce qui s’est manifesté en Jésus, né d’une femme, Marie.
Marie est au cœur de ce mystère, comme ce mystère se vit en son cœur.Le mystère de Marie que nous célébrons aujourd’hui est celui d’une solitude d’une profondeur inouïe.Alors que Dieu se faisait Homme pour sauver toute l’humanité, elle a été absolument, tragiquement seule à l’accueillir, au nom de tous les humains, en prononçant son « Oui ».Durant ses neuf mois d’attente, elle a été absolument seule à connaître ce qui se vivait en elle, même si Élisabeth et Joseph en perçurent quelque chose.
À partir du moment où Jésus est né, c’est Lui qui est au cœur de l’histoire et de l’attention.L’Évangile la mentionnera rarement et de façon très discrète.Dans la visite des bergers à la crèche, racontée dans l’Évangile d’aujourd’hui, il est bien dit, au début qu’ils trouvent Marie et Joseph, avec le nouveau-né couché dans une mangeoire ; mais c’est l’enfant qu’ils sont venus voir et c’est de lui qu’ils parlent à tout le monde. Lorsqu’ils repartent, ils laissent Marie à sa solitude et à son secret incommunicable. Elle vit des événements qui la dépassent infiniment, et il n’y a personne avec qui elle peut en parler ; sans doute même pas à Joseph.Elle ne peut que retenir et méditer ces paroles et ces événements dans son cœur.
Elle vivra cette solitude, née de sa mission unique, tout au long de sa vie.Elle en fera l’expérience lors de la présentation de son Fils au Temple, lorsque Siméon et Anne prophétiseront des choses dont elle seule peut pressentir – sans comprendre – le sens. Elle garde cela en son cœur.De nouveau, au même Temple, douze ans plus tard, lors de la « fugue » de Jésus.Et de nouveau encore lorsque Jésus quittera la maison familiale vers l’âge de trente ans pour une mission incompréhensible – si incompréhensible qu’à un moment les membres de sa famille voudront aller le prendre pour le ramener à la maison, car ils pensent qu’il a perdu la tête. Et que dire du moment où elle veut le voir et qu’il lui fait dire : « Qui est ma mère ? »Elle connaîtra cette solitude au pied du Calvaire et, de nouveau, après la mort de son Fils, au cœur de la communauté de croyants qui se constitueront en Église. Toujours elle porte tous ces événements dans son cœur, les repassant et les méditant.
La solitude de Marie donne un sens et un éclairage à notre propre solitude.Je ne parle pas de l’isolement physique qui est un aspect du mode de vie monastique, ni de l’isolement psychologique que nous pouvons nous fabriquer nous-mêmes, où dans lequel des événements douloureux peuvent nous retenir un certain temps. Je parle de la solitude au sens le plus vrai et le plus profond, celle qui se vit dans notre face à face avec Dieu, tout au long de notre vie consciente.Cette solitude est faite de tous les instants où nous avons à faire des choix, à choisir entre un « oui » et un « non » à ce que nous percevons comme un appel, et où nous sommes absolument seuls à pouvoir et à devoir faire ce choix.Bien sûr, on a pu en parler à d’autres, on a pu consulter, peut-être se laisser influencer.Mais le moment du choix est un moment de solitude absolue.Personne ne peut le faire pour nous.Ce sont tous les instants où nous recevons une « mission » -- qui peut d’ailleurs n’être rien de brillant et rien de glorieux ou de remarquable, mais quelque chose que nous devons accepter de faire pour être vrais avec nous-mêmes.
Encore une fois, cette solitude n’a rien à voir avec l’isolement que j’ai mentionné il y a un instant et encore moins avec l’ennui que l’on peut ressentir lorsqu’on est en manque d’une compagnie que l’on désirerait. Il s’agit d’une solitude existentielle – la seule vraie. Sans elle il n’y a pas de vie contemplative ni de vraie rencontre avec Dieu qui nous engendre sans cesse dans ce silence et cette nuit.
Marie, Mère de Dieu, est la mère de toutes nos solitudes.Dans la sienne, elle a engendré son Fils.Puisse-t-elle faire des nôtres des matrices d’où jaillisse sans cesse une vie nouvelle.
En ce premier de l’an, il est de coutume d’implorer les uns sur les autres la bénédiction sur Seigneur.Il n’y a évidemment pas de formule plus belle pour le faire que celle que le Seigneur lui-même transmet au prêtre Aaron à travers Moïse, et que j’aimerais prononcer sur chacun de vous :
Que le Seigneur te bénisse et te garde !
Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage,
qu’il se penche vers toi !
Que le Seigneur tourne vers toi son visage,
qu’il t’apporte la paix.
Armand VEILLEUX



