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28 octobre 2012 – Abbaye de Scourmont
Chapitre à la Communauté
L’histoire n’est pas finie !
Au cours des dernières semaines, j’ai pris un peu de temps pour lire attentivement en privé le livre de Giovanni Miccoli sur le pontificat de Jean-Paul II (et aussi les deux premières années de Benoît XVI), que nous lisons au réfectoire. Je le faisais en autre choses pour nourrir ma réflexion en vue de la préparation d’une conférence sur l’espérance qui prendra sans doute comme point de départ le texte de la Première Lettre de Pierre qui nous exhorte à « rendre compte de notre espérance ».
À la suite de cette lecture et de plusieurs autres, il m’apparaît de plus en plus clairement que le regard optimiste ou pessimiste que l’on porte sur le monde d’aujourd’hui avec tous ses problèmes, ainsi que la façon d’interpréter d’une façon dynamique ou statique (sinon rétrograde) le Concile Vatican II, dépend de notre attitude face à l’histoire.
Un philosophe américain, Francis Fukuyama, publia en 1992 un livre sur La Fin de l’Histoire qui eut une grande popularité aux États-Unis, en particulier auprès de la droite républicaine et eut une influence certaine sur les entreprises guerrières des deux présidents Bush. Pour Fukuyama, avec la chute du mur de Berlin et l’écroulement de l’empire soviétique, on était arrivé à la fin de l’histoire. La démocratie libérale de type occidental allait imposer définitivement sa suprématie sur tout l’univers. On connaît la suite.
Tous les intégrismes, qu’ils soient de droite ou de gauche, religieux ou laïques, ont ceci en commun qu’ils nient l’histoire. Et pourtant, sans histoire il n’y a pas d’espérance. Alors que Dieu a pris la peine d’entrer dans notre histoire par l’Incarnation de son Fils, et de donner ainsi un sens et une finalité à l’existence humaine, tous les replis identitaires impliquent un refus de l’histoire pour se réfugier dans la trompeuse sécurité de vérités intemporelles.
Les tensions qu’on peut percevoir de nos jours dans l’Église, spécialement, comme je viens de le dire, dans l’interprétation de Vatican II relèvent d’attitudes opposées face à l’histoire. On pourrait éclairer cela par l’histoire de deux évêques très différents l’un de l’autre, dont les destinées furent en quelque sorte parallèle, mais très différentes l’une de l’autre.
Dans les années 1920 une crise secoua le Séminaire français à Rome, dirigé alors par un certain Henri Le Floch, ardeur défenseur de l’Action française. Celle-ci, comme on le sait, incarnait un refus de l’histoire en refusant l’évolution de la société et de l’Église depuis la Révolution française, refusant tout particulièrement la reconnaissance par Rome de la Troisième République. L’attitude passionnée du supérieur Le Floch, qui était très influent dans les milieux romains, mais qui fut par la suite démis de sa fonction, obligea les étudiants à se diviser en deux blocs : les monarchistes et les républicains. Parmi ces étudiants de l’époque se trouvaient Marcel Lefebvre et Léon-Étienne Duval, le premier dans le clan des monarchistes, évidemment, et le deuxième dans celui des républicains.Tous deux devinrent par la suite évêques en Afrique, l’un au Sénégal l’autre en Algérie.
À Dakar, Lefebvre exerça son épiscopat dans une mentalité tout à fait colonialiste, opposé à l’inculturation et jugeant qu’il était beaucoup trop tôt pour africaniser l’Église.Muré dans ses principes abstraits il ne vit pas passer le cours de l’histoire. Duval arriva comme évêque dans une Algérie en pleine ébullition.Il sentit tout de suite où allait le mouvement de l’histoire.Il se fit l’avocat du dialogue, du respect mutuel et de l’indépendance des Algériens.
Jean XXIII décida à ce moment la tenue d’un Concile dans le but que l’Église s’incarne dans l’histoire du monde auquel elle avait été envoyée. Nos deux évêques se retrouvèrent à Vatican II, Lefebvre non plus comme évêque de Dakar mais comme Supérieur Général des Spiritains, et Duval tout récemment transféré de Constantine à Alger. Duval se situa clairement dans la majorité conciliaire, dans la ligne de Jean XXIII, sur toutes les questions cruciales, porte-parole de l’épiscopat d’Afrique. Lefebvre fut l’un des acteurs de la minorité hostile à tout aggiornamento, refusant toute rencontre avec le monde contemporain pour se réfugier dans des vérités intemporelles et un moment passé et figé de l’histoire. Après le Concile, comme on le sait Lefebvre allait générer un schisme, Duval allait encourager et supporter jusqu’au bout l’humble petite communauté de Tibhirine qui incarnait son rêve d’une Algérie où vivraient ensemble, dans l’harmonie, Arabes et Européens, musulmans et chrétiens. C’est à cause de lui que la communauté ne fut pas fermée en 1963, comme notre Ordre l’avait décidé. J’eu l’occasion de le visiter avec Dom Christian de Chergé en janvier 1996. Il mourut quelques jours après nos frères et partagea leurs funérailles.
Deux parcours absolument différents. L’un s’accrochant à des vérités abstraites et à des moments passés de l’histoire comme s’ils étaient des absolus ; et l’autre percevant d’un regard contemplatif le travail de Dieu dans le flux de l’histoire dans laquelle son Fils s’était incarné.
Et maintenant
Cinquante ans après le Concile, nous nous retrouvons dans un dilemme semblable, face à son interprétation.Pour certains, Vatican II est un événement épisodique du passé qui n’a rien changé à une Église sainte et immuable. Pour d’autres ce fut un moment de l’Histoire du Salut dont les ondes de choc continuent de nous atteindre et de nous interpeller et qui se ressentiront jusqu’à la Parousie, opérant dans l’Église, si elle accepte de se convertir, une croissance ininterrompue aux modalités imprévisibles. Non, cette histoire n’est pas finie ! Il appartient à chacun de nous de la continuer.
Armand VEILLEUX
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2 décembre 2012 – Chapitre à la Communauté de Scourmont
Temps de désert et temps d’exil
Tout au long de l’Ancien Testament, deux périodes ont profondément marqué l’histoire du Peuple de Dieu.La première fut celle de l’Exode, les quarante ans durant lesquels le Peuple fut formé par Dieu dans le désert. La deuxième fut celle de l’exil durant lequel le Peuple dut assumer un chemin de conversion pour découvrir la voie du retour à la Terre Sainte.Ces deux grandes périodes ont formé l’âme collective du Peuple juif qui s’est toujours souvenu de la première avec une certaine nostalgie et de la seconde avec une grande tristesse.
Nous retrouverons ces deux attitudes dans les lectures bibliques que nous entendrons tout au long de l’Avent, aussi bien dans celles tirées dans grands prophètes, Isaïe en particulier, que dans l’appel de Jean-Baptiste à la conversion.
Israël avait été libéré de l’oppression, de la servitude et de l’injustice qu’il avait connues en Égypte.Cette libération, il en avait fait l’expérience au Désert.Mais après quelques siècles d’établissement et d’enracinement dans la terre promise, les prophètes furent amenés à crier et à protester cette fois contre l’oppression, la servitude et l’injustice au cœur même du Peuple choisi, entre frères.Et c’est cette situation de péché qui conduisit à l’exil.
Nous pourrions nous demander à laquelle de ces périodes – le désert ou l’exil -- appartient le monde dans lequel nous vivons actuellement, et à laquelle nous appartenons chacun de nous personnellement – et à laquelle appartient l’Église que sommes.
L’expérience de l’humanité toute entière, de nos jours, est beaucoup plus une expérience d’exil qu’une expérience de désert.Il y a une partie importante de la population du globe en exil.Que de gens doivent partir pour l’étranger ou s’exiler à l’intérieur de leur propre pays !On l’a vu, ces derniers temps, en Syrie, au Mali, au Kivu. Et combien de personnes se sont auto-exilées de l’espérance, abandonnant la lutte, renonçant aux rêves et aux utopies !Malgré une « re-politisation » de tranches encore minoritaire de la population en certains pays, par exemple à travers le mouvement des « indignés », il y a encore dans toutes nos démocraties une assez grande désaffection de la chose publique communautaire – ce qui s’exprime souvent dans des taux limités de participation aux élections.
Dans l’Église, par ailleurs, il est plus difficile de dire si ce que nous vivons de nos jours est plus une expérience de désert qu’une expérience d’exil.Nous fêtons cette année le cinquantième anniversaire de l’ouverture de Vatican II. Ces années du Concile et celles qui suivirent immédiatement furent enthousiasmantes.Par la suite, s’établit dans l’Église un certain désert. Les voix des grands théologiens et des grands spirituels du Temps du Concile se sont éteintes l’une après l’autre, sans qu’aucune voix de la même force ne se soit manifestée pour couvrir celle des « metteurs en garde ».Nous n’avons plus de prophètes !
C’est pourquoi il est bon de nous élever au-dessus de l’espace limité de notre vécu actuel et d’entendre la voix de grands prophètes de l’Ancien Testament.Tout au long des deux premières semaines de l’Avent nous entendrons la voix du prophète Isaïe appelant à l’espérance et mettant dans la bouche de Dieu des Paroles de Consolation.« Consolez, consolez mon peuple, dit votre Dieu.Parlez au cœur de Jérusalem. »Dans le monde d’aujourd’hui, que de peuples, opprimés par les guerres ou par les menaces de guerres ont besoin de Consolation.
Le message de Jean-Baptiste, qu’on entendra le deuxième et le troisième dimanche de l’Avent, est toujours autant d’actualité.Son époque était aussi un temps d’exil beaucoup plus qu’un temps d’exode.C’était, comme aujourd’hui un temps de violence, d’oppression des pauvres par les riches, des petits par les grands.Son appel est d’abord un appel non pas à la révolte mais à la conversion.Et la conversion à laquelle il appelle, n’est pas la simple correction de quelques petites imperfections ou de comportements purement individuels.Elle a une dimension essentiellement sociale : Elle est un appel à partager, à faire justice et à la non-violence.
La situation contemporaine d’exil, de décrochage, de démotivation, dont j’ai parlé il y a un instant, est peut-être due au fait que nous avons trop essayé de transformer directement les structures de la Société et de l’Église, et nous nous sommes découragés de la faiblesse des résultats.Le message de Jean-Baptiste est peut-être que, oui, il faut transformer les structures de la Société et de l’Église, mais que cela ne peut se faire qu’à travers la transformation des individus, c’est-à-dire à travers notre conversion personnelle.
Conversion: C'est le premier mot du message de Jean-Baptiste, comme c’est le premier mot du message de Jésus.Jean "proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés" nous dit Marc.Et nous savons par le texte parallèle de Luc – qui est l’Évangéliste qui nous accompagnera durant la nouvelle année liturgique -- ce que Jean entendait par "conversion".Aux foules qui lui demandaient: "Que nous faut-il donc faire?" il répondait: "Si quelqu'un a deux tuniques, qu'il partage avec celui qui n'en a pas;si quelqu'un a de quoi manger, qu'il fasse de même."Aux collecteurs d'impôts il disait: "N'exigez rien de plus que ce qui vous a été fixé" et aux militaires: "Ne faites ni violence ni tort à personne".Nous avons là tout un programme.
Au cours de cette belle période liturgique de l’Avent, que nous commençons aujourd’hui, laissons-nous pénétrer de nouveau par une spiritualité de l’Exode, nous laissant instruire et former par la Parole de Dieu, aussi bien par la grande richesse des textes bibliques lus durant nos célébrations liturgiques que par notre approfondissement personnel de cette Parole.Entrons aussi, sous la conduite de Jean-Baptiste, dans un mouvement de conversion, non seulement individuel mais aussi communautaire et ecclésial, qui nous rendra possible d’accueillir l’incarnation toujours nouvelle de Dieu dans notre histoire personnelle et collective.
Armand VEILLEUX
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Chapitre à la Communauté de Scourmont
17 février 2013
Démission du Pape
Le Saint Père, Benoît XVI, a pris tout le monde par surprise cette semaine en annonçant sa démission. C’est une chose qui s’était vécue très rarement dans l’Église, et qui n’était pas arrivée depuis six siècles. La décision n’était pas totalement imprévue, d’une part parce que le droit canon de 1983 en prévoit la possibilité et, d’autre part, puisque Benoît XVI lui-même avait laissé entendre en diverses circonstances qu’il pourrait démissionner s’il jugeait qu’il n’avait plus les forces nécessaires pour remplir sa mission. La réaction, aussi bien dans l’Église que dans la presse en général, a été très positive, tout le monde soulignant à la fois le courage et l’humilité de ce geste.
Au niveau de l’Église de Belgique, il y aura une messe d’action de grâce qui sera célébrée le 28 février en la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule à Bruxelles, à 20h00, précisément au moment où se terminera le pontificat et où le pape s’envolera en hélicoptère pour Gastelgandolfo où il se reposera quelque temps avant de revenir s’installer dans le petit monastère que Jean-Paul II avait fait construire dans les Jardins du Vatican pour y accueillir une communauté de moniales contemplatives, et qui est vide depuis quelques mois. Nous nous unirons à cette prière d’action de grâce pour remercier Dieu de toutes les grâces qu’il a apportées à son Église à travers le service pontifical de Benoît XVI. Comme nous le demande l’évêque de Tournai, nous prierons aussi chaque jour à la messe et dans nos autres offices liturgiques, à partir du 1 mars pour demander à l’Esprit Saint d’éclairer et de guider les cardinaux qui auront à choisir le nouvel Évêque de Rome une dizaine de jours plus tard.
Vous avez probablement tous lu le bref texte par lequel le Saint Père a annoncé sa démission aux Cardinaux qui étaient réunis en conclave pour l’annonce de trois canonisations.J’aimerais commenter quelques phrases de ce texte qui est d’une concision et d’une clarté admirables.
Benoît XVI va tout droit au sujet, sans aucun préalable. « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien. »
Personnellement, en lisant ce texte, j’y ai tout de suite perçu une note « bénédictine ». Vous savez que lorsque le cardinal Joseph Ratzinger après son élection papale a choisi le nom de Benoît, c’était, comme il l’a expliqué lui-même alors, à cause de sa grande dévotion envers Benoît de Nursie. Natif de Bavière, où le monachisme bénédictin est très présent, il faisait régulièrement sa retraite spirituelle à l’abbaye de Scheyern lorsqu’il était encore cardinal.
Quand je parle de note « bénédictine » dans la façon de s’exprimer de BenoîtXVI, c’est que je vois un parallèle avec une petite phrase du chapitre 58 de la Règle. C’est le chapitre où saint Benoît traite de la réception au monastère d’un candidat.Pour saint Benoît il ne s’agit aucunement de rechercher des « signes » de la volonté de Dieu.Il s’agit, aussi bien de la part du candidat que de la part de l’abbé, de discerner si le candidat comprend bien ce qu’il veut entreprendre et en est capable. On lui lit trois fois la Règle au cours d’une année, pour qu’il comprenne bien ce qu’il veut entreprendre et chaque fois on lui dit qu’il est libre de prendre la décision de rester ou de partir.À la fin, il doit prendre lui-même sa décision finale et c’est là qu’il y a cette admirable petite phrase de saint Benoît : « habita secum deliberatione », c’est-à-dire : « ayant délibéré avec lui-même ».Il n’y a là aucun faux mysticisme, mais un jugement éclairé consistant à bien peser la tâche à entreprendre et à examiner si on a les forces nécessaires pour l’entreprendre.
Je trouve un parallèle à cela dans la petite phrase de Benoît XVI : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces... ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien ». Il explique ensuite en quelques mots le poids de ce ministère dans la situation actuelle.Cette attitude est tout l’opposé d’un faux mysticisme qui consisterait à voir ou à chercher dans les événements des « signes » de la volonté de Dieu. Il s’agit plutôt d’une décision humaine, prise devant Dieu dans une délibération avec sa conscience, et dans un examen rationnel du poids de la tâche à accomplir et des forces disponibles. S’il y a une chose qui a été présente d’une façon extrêmement constante dans la pensée de Joseph Ratzinger, depuis ses premiers écrits comme jeune théologien jusqu’à ses derniers textes comme Pape, c’est l’importance de la raison humaine dans l’acte de foi et donc aussi dans l’acte d’obéissance.
Un autre élément à retenir de cette attitude c’est que, dans une telle considération, c’est la tâche à accomplir qui est première. Cela vaut pour tout office dans l’Église ou dans la vie religieuse. Aucune tâche n’est en elle-même un honneur qu’il importerait de conserver coûte que coûte.Il s’agit d’un service, que l’on doit être disposé à remplir aussi longtemps qu’on en a la force physique et mentale et qu’on nous demande de le faire, et qu’on doit abandonner de bonne grâce dès qu’il est clair qu’on n’a plus les forces pour le remplir. Le pape vit évidemment cette décision dans une solitude exceptionnelle, puisque sa décision est finale et n’a besoin de l’acceptation de personne.Pour tous les autres ministères dans l’Église, la démission éventuelle doit être approuvée ou non par une instance supérieure.
Vers la fin du texte, Benoît XVI dit qu’il déclare « renoncer au ministère d’Évêque de Rome... qui m’a été confié par les mains des cardinaux le 19 avril 2005 ». Il avait utilisé une formule identique lors de l’acceptation de son élection. Là aussi il y a une grande clarté théologique et une confiance dans la raison humaine. Le pape n’est pas choisi directement par le Saint Esprit. Il est choisi par les cardinaux qui doivent faire un choix rationnel en pesant la tâche à accomplir et les aptitudes de chacun des candidats éventuels, priant l’Esprit Saint de purifier leur regard.
Un dernier élément de ce beau texte est l’intention exprimée par le Pape de continuer à servir l’Église par la prière, c’est-à-dire une relation personnelle avec Dieu, qui n’exclue par la souffrance.
Ce texte, dans sa concision, ainsi que son équilibre humain et spirituel me rappelle un autre document : le Testament de Christian de Chergé. Ce « testament » restera probablement dans les anthologies de textes spirituels un des grands écrits spirituels du 20ième siècle.J’oserais dire que le bref texte de Benoît XVI annonçant sa démission sera retenu aussi, et probablement plus que tous ses profonds écrits théologiques.
Armand VEILLEUX
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10 février 2013, Scourmont
Entrée en Carême
Entrée en carême
Nous allons entrer en carême dans quelques jours. Ce n’est pas quelque chose que nous faisons individuellement, nous le faisons avec l’ensemble du Peuple de Dieu.
Il n’y a pas tellement d’années, des politiciens, y compris des Chefs d’État parlaient avec un peu d’orgueil, et sans doute aussi avec une bonne dose de naïveté, d’établir un nouvel ordre international. Ce nouvel ordre, c’est-à-dire ce nouveau mode de relation entre les peuples et entre les classes de personnes au sein des mêmes peuples est en train de s’écrouler.
Il serait ridicule de voir dans cette crise une forme de punition divine, comme le disent parfois certains fondamentalistes, aussi bien catholiques que protestants. Dieu ne s’amuse pas à faire souffrir ses enfants pour les punir. Si le système est en train de s’écrouler c’est qu’il était tout simplement construit sur le sable et non sur de solides fondations. C’est qu’il avait oublié la plupart des valeurs humaines et spirituelles fondamentales, pour ne privilégier qu’une seule valeur, d’ordre matériel : l’argent.
Si l’on ne peut voir dans la crise économique actuelle et la crise sociale qui a suivi, une punition divine, on peut y voir un appel à la conversion, c’est-à-dire un appel à établir nos vies, aussi bien collectives qu’individuelles, sur une base solide. C’est ce à quoi nous sommes invités par l’observance du carême.
À la fin du Livre de l’Apocalypse, l’auteur brosse une grande fresque où apparaît un ciel nouveau et une terre nouvelle, et il entend une voix forte qui dit : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux. Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu avec eux... » et. un peu plus loin : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ». La « nouveauté » est donc au coeur du message du Nouveau Testament, comme elle était au coeur du message de l’Ancien Testament. En quoi consiste cette nouveauté ? Tout d’abord dans le fait que Dieu a choisi d’établir sa demeure avec les hommes, de demeurer avec eux. C’est l’aspect du mystère de Dieu que nous avons célébré durant tout le temps de Noël, en commençant avec l’Avent.
Tout l’univers, y compris les humains que nous sommes, est jailli de l’amour de Dieu. C’est ce que le livre de la Genèse exprime à travers ses récits allégoriques de la création du monde. Depuis aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, à travers les sources écrites ou les autres sources archéologiques que nous possédons, l’être humain a toujours cru à l’existence d’un être suprême. L’athéisme théorique contemporain est une toute petite parenthèse dans l’histoire de l’humanité. Cependant, durant très longtemps, les hommes se sont imaginé Dieu comme un maître terrible habitant loin, là-haut dans les cieux. Les grands prophètes de l’Ancien Testament ont graduellement habitué leur peuple à percevoir Dieu comme présent à leur vie, comme quelqu’un avec qui on pouvait établir une relation personnelle d’amour. Et puis, il y a eu Jésus de Nazareth, qui a été la révélation vivante de cette présence de Dieu dans l’histoire de l’humanité.
Saint Jean, le plus mystique des Évangélistes le dit de façon merveilleuse dans le Prologue de son Évangile : « Au commencement était la Parole de Dieu, qui a tout créé. Cette Parole était en Dieu, elle était Dieu. Elle s’est incarnée – elle s’est fait chair – et a habité parmi nous ; c’est-à-dire, a fait sa demeure au milieu de nous : dans notre histoire, dans notre monde. Sa présence a tout transformé, a fait un monde nouveau... Et, à la fin du Nouveau Testament, sous la plume du même Jean – à travers l’un de ses disciples – nous lisons cette parole que j’ai citée au début : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il demeurera avec eux... »
Le monde est nouveau, l’humanité est nouvelle lorsque Dieu y habite, lorsque Dieu y fait sa demeure. Il vaudrait la peine de méditer longtemps sur le substantif « demeure » ou le verbe « demeurer ». Ces mot ont une nuance d’intimité. Si je suis en visite chez quelqu’un pour quelques jours ou quelques semaines, ce lieu n’est pas ma « demeure », même si j’y suis bien reçu. Si je « squatte » pour un certain temps, même pour longtemps, un terrain ou un édifice, ce terrain ou cet édifice ne deviennent pas ma « demeure ». Comment devenons-nous la demeure de Dieu ? Jésus nous le dit au cours de sa longue conversation avec ses disciples durant le dernier repas qu’il prit avec eux : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole. Mon Père l’aimera. Nous viendrons et nous ferons chez lui notre demeure ».
Essayons maintenant de voir, dans une vue synthétique, la lumière que nous donnent tous ces textes de la Bible : Au commencement, c’est-à-dire au moment où commença à exister le monde – toutes les choses que nous connaissons – déjà existait le Verbe, la Parole de Dieu. Il existait au commencement, donc antérieurement à ce commencement. La création est déjà une grand nouveauté. Nous appartenons à Dieu, nous sommes les siens ; il est venu chez les siens et beaucoup des siens ne l’ont pas reçu. Mais à ceux qui l’ont reçu, qui ont écouté sa Parole et l’ont mise en pratique, il a donné de devenir eux-mêmes enfants de Dieu, en venant faire en eux sa demeure. Et ceux-là ont comme mission dans la vie de faire naître sans cesse un monde nouveau en faisant du monde où ils vivent un lieu de la présence de Dieu.
La prière continuelle, à laquelle nous sommes tous conviés par l’Évangile, consiste à être, aussi constamment – et aussi consciemment – que possible attentifs à cette présence de Dieu en nous, en nos vies, dans notre univers. Chaque fois que nous nous ouvrons à cette présence, elle nous appelle à la conversion.
On peut voir la « conversion » comme une transformation, une purification qui nous prépare à recevoir en nous la présence de Dieu... Cette vision n’est certes pas fausse. Mais dans l’ensemble la Bible voit le plus souvent la conversion comme un effet de la présence de Dieu. Elle est elle-même un don de Dieu. Dans la liturgie du carême nous entendrons souvent des textes des grands prophètes de l’Ancien Testament nous rappeler que la conversion consiste dans le fait d’avoir un coeur nouveau. Nous entendrons en particulier Ezéchiel qui met dans la bouche de Dieu ces paroles (Ezéc. 11,19 ; 36,26) : « J’enlèverai de votre poitrine le coeur de pierre qui s’y trouve et j’y mettrai un coeur de chair ; et vous serez mon peuple ».
Dans ce beau texte nous avons le lien entre la conversion personnelle et l’établissement d’un monde nouveau, d’un peuple nouveau où Dieu habite. Pour qu’il y ait un monde nouveau, il faut que les hommes et les femmes laissent Dieu transformer le coeur de chacun et de chacune.
En quoi consiste cette conversion du coeur ? Elle consiste dans le fait de recevoir de Dieu la grâce d’un coeur qui est droit, qui pratique la justice.
La « justice ». C’est un autre mot qui reviendra souvent dans les lectures liturgiques de ce temps, et dont le sens est beaucoup plus profond et large que le sens qu’on lui donne de nos jours. Être juste, ce n’est pas simplement payer ses dettes et ne pas voler ; c’est essentiellement avoir une relation droite avec tous – tout d’abord avec Dieu, mais aussi avec tous les autres et avec soi-même. Dieu est le « Juste » par excellence. À l’égard des autres, la justice consiste à les respecter, à reconnaître leur différence, à être attentifs à leurs besoins. Les prophètes de l’Ancien Testament ont vécu dans un temps où le Peuple était installé depuis un bon bout de temps dans la Terre Promise, et où s’étaient établi des fossés entre les riches souvent exploiteurs et les pauvres opprimés. Ils appellent constamment à la conversion du coeur. La première lecture biblique du Temps du Carême à la Messe, c’est-à-dire la première lecture du Mercredi des Cendres, sera une lecture du prophète Joël qui commence ainsi : « Revenez à moi de tout votre coeur !... Déchirez vos coeurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur notre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour... »
Jésus a dû affronter cette peur lui-même, au Jardin de Gethsémani. Dieu a eu peur. Il a su non pas ignorer ou feindre d’ignorer cette peur, mais la confronter, l’accepter et, malgré elle, faire confiance à son Père. Aussi, lorsqu’il nous répète sans cesse, spécialement dans les récits postérieurs à la Résurrection : « N’ayez pas peur », « ne craignez pas » ; il ne nous invite pas à ignorer nos peurs mais à faire en sorte qu’elles ne nous empêchent pas d’agir et d’être fidèles.
* * * * *
J’ai essayé, en ces quelques réflexions, de montrer comment tous les aspects du mystère du salut qui seront offerts à notre méditation et à notre contemplation durant le Temps du Carême, se tiennent pour ne former qu’un seul mystère. Je les rappelle brièvement : Dieu qui a créé le monde veut le re-créer sans cesse, en se servant de nous. La transformation des structures de la société suppose et nécessite la transformation des coeurs. Celle-ci est un don qui nous est offert. Nous nous y ouvrons en laissant Dieu pénétrer dans nos vies, et faire sa demeure en nous. C’est ce que nous faisons en nous mettant à l’écoute de sa Parole et en mettant cette Parole en pratique. Pour cela Jésus nous montre le chemin. Il est lui-même la Parole qui a fait sa demeure parmi les hommes. Il a connu le rejet des hommes et, comme tout homme il a eu peur de la mort ; malgré cette peur il a gardé vive sa confiance et a remis son âme entre les mains du Père, qui l’a ressuscité.
C’est là l’ensemble du mystère du salut que nous célébrerons tout au long de ce carême.
Armand VEILLEUX -- Scourmont, le 10 février 2013



