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14 décembre 2008 – 3ème dimanche de l’Avent
Chapitre à la Communauté de Scourmont
Soyez toujours dans la joie
Dans l’Évangile d’aujourd’hui Jean indique aux prêtres et aux lévites qui ont été envoyés de Jérusalem pour lui demander qu’il il est, qu’il y a parmi ses disciples (litt. parmi ceux « qui viennent après lui ») quelqu’un de plus grand que lui, qui est le Messie attendu. Et la première lecture, tirée d’Isaïe comme c’est le cas depuis le début de l’Avent, nous trace une admirable image de celui que Dieu a consacré par onction et a envoyé « pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, guérir ceux qui ont le coeur brisé, etc. »
Entre ces deux lectures, il y a celle de Paul.Ce qu’il écrit aux Thessaloniciens pourrait tout aussi bien nous être adressé à nous aujourd’hui.Essayons d’écouter ses recommandations dans notre contexte actuel.
Première lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens (1Th 5, 16-24)
16i Frères, soyez toujours dans la joie
17 priez sans relâche,
18 rendez grâce en toute circonstance : c'est ce que Dieu attend de vous dans le Christ Jésus.
19 N'éteignez pas l'Esprit
20 ne repoussez pas les prophètes,
21 mais discernez la valeur de toute chose. Ce qui est bien, gardez-le
22 éloignez-vous de tout ce qui porte la trace du mal.
23 Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers, et qu'il garde parfaits et sans reproche votre esprit, votre âme et votre corps, pour la venue de notre Seigneur Jésus Christ.
24 Il est fidèle, le Dieu qui vous appelle : tout cela, il l'accomplira
Paul fait d’abord trois recommandations, en trois petites sentences brèves et lapidaires :
- soyez toujours dans la joie
- priez sans relâche
- rendez grâce en toute circonstance
il conclut ces trois recommandations en disant :
C’est ce que Dieu attend de vous dans le Christ Jésus
Tout d’abord, il est tout à fait extraordinaire de s’entendre dire que Dieu attend quelque chose de nous.Beaucoup de personnes vivent dans une sorte de dépression continuelle parce qu’elles ont l’impression que personne n’attend rien d’elles.Dans d’autres cas, on peut avoir l’impression que beaucoup de personnes attendent beaucoup de nous, mais ce qu’ils attendent de nous n’est pas ce que nous pouvons leur donner, ou en tout cas n’est pas ce que nous avons de meilleur à leur apporter.
Or, que nous soyons compris ou non par les hommes, que nous soyons estimés à notre juste mesure ou mésestimés, Dieu, qui nous connaît, puisque c’est lui qui nous a fait – qui nous a tissés (ou tricotés) dans le sein de notre mère, comme dit le psalmiste – attend quelque chose de nous.Et il attend cela « dans le Christ Jésus », c’est-à-dire, parce que son Fils éternel s’est incarné, qu’il est devenu l’un de nous, le premier né d’une multitude de frères, et qu’en Lui nous sommes tous devenus ses enfants.
Dieu attend donc quelque chose de nous.Et qu’attend-il ?On pourrait s’imaginer qu’il attend de nous que nous lui obéissions, que nous le craignions, que nous l’adorions.Or, ce que Dieu attend de nous, nous dit Paul, c’est que a) nous soyons toujours dans la joie, b) que nous priions sans relâche et que c) nous rendions grâce en toute circonstance. Arrêtons-nous à chacune de ces recommandations :
Soyez toujours dans la joie.Il ne s’agit évidemment pas d’une joie superficielle comme celle qu’on pourrait trouver en s’amusant de mille et une façons pour oublier ses problèmes.D’un point de vue tout à fait terre à terre, il semble qu’il n’y a souvent pas grand’ raison de se réjouir.La crise financière et économique actuelle ne réjouit personne – ni les riches qui ont presque tous perdu une bonne partie de leur fortune, ni les pauvres qui en souffrent le plus.L’avidité et la recherche effrénée du gain qui ont engendré cette crise ont aussi engendré toutes les guerres qui créent des souffrances inimaginables pour des millions de personnes, au Moyen-Orient et en Afrique.Dans l’Église, le vent de restauration qui souffre de plus en plus fort n’est pas de nature à engendrer la joie, sauf pour une minorité de nostalgiques.Ainsi, un monastère de notre Ordre, en Allemagne, vient de demander au Saint Siège et d’obtenir pratiquement par retour du courrier le « privilège » de revenir non seulement à la liturgie d’avant Vatican II, mais aux coutumes monastiques antérieures à tout le renouveau de notre Ordre plusieurs fois sanctionné par des approbations pontificales. Comme si tout ce renouveau conciliaire avait été erreur dont quelques « privilégiés » (car il s’agit d’un privilège) pouvaient en être dispensés.Humainement, il y a de quoi pleurer plutôt que de quoi se réjouir. Et dans chacune de nos vies personnelles, à tous les niveaux, il y a sans doute beaucoup de réalités qui ne portent pas à la joie.Et pourtant, la recommandation de Paul est claire et limpide : Soyez toujours dans la joie.
La deuxième recommandation nous indique déjà où peut être trouvée la source de notre joie :Priez sans relâche.Notre vie doit être une prière continuelle, c’est-à-dire une communion continuelle avec Dieu.Il ne s’agit évidemment pas de réciter sans cesse des prières, ou de se promener avec toujours un livre de prière ou un chapelet à la main.Il s’agit de faire de tous les moments de notre vie, nos moments de travail comme nos moments de lectio et nos célébrations de l’Office divin, des moments de communion avec Dieu.C’est dans cette communion même et non dans les diverses choses que nous faisons ou subissons, que nous trouvons la source de notre joie.
Et c’est en reconnaissant cela que nous pouvons rendre grâce en toute circonstance.
Le temps me manque pour commenter le verset suivant invitant à ne pas éteindre l’Esprit et à ne pas repousser les prophètes, mais à opérer un constant discernement.Ce discernement est aussi nécessaire aujourd’hui qu’à aucun autre moment de l’histoire de l’Église et de la Société.
Prions aussi pour que s’applique à chacun de nous la prière finale de Paul dans ce beau texte :
Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie tout entiers, et qu’il garde parfaits et sans reproche votre esprit, votre âme et votre corps, pour la venue de notre Seigneur Jésus-Christ.
Nouvelles de nos monastères du Congo et du Rwanda
Le général rebelle Nkunda et sa petite armée assurait depuis quelques années une certaine sécurité dans la région du Masisi, car ses soldats sont beaucoup plus disciplinés que ceux de l’armée nationale.Pourquoi a-t-il soudain repris les combats, ne prétendant plus simplement défendre l’ethnie Tutsi dans les deux Kivus, mais remettant en cause la situation générale du pays ?C’est que les intérêts économiques des pays qui le supportent (plusieurs pays d’Europe et les USA, et non seulement le Rwanda et les autres pays voisins) voient leurs ambitions économiques menacées.Le Congo a passé ces dernières années de nombreux contrats avec la Chine pour l’exploitation des richesses minières du pays.Personne n’a démontré que ces contrats sont moins favorables au Congo que s’ils avaient été passés avec un pays d’Europe ou d’Amérique.Mais les prédateurs traditionnels du Congo n’acceptent pas qu’on leur enlève les droits d’exploiter qu’ils s’étaient eux-mêmes attribués.
Comme toujours c’est le petit peuple qui souffre.
Nos communautés de Mokoto (à Keshero, près de Goma) et de La Clarté-Dieu (près de Bukavu) continuent de vivre fidèlement leur vie monastique, quoique non sans une certaine crainte à peu près continuelle.Jusqu’ici aucune de ces deux communautés n’a été affecté directement par les combats, mais cette situation est pesante, psychologiquement.De plus, le prix des denrées a triplé en quelques semaines, accentuant la difficulté de gagner sa vie.
Armand Veilleux
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16 novembre 2008 – 33ème dimanche ordinaire A
Chapitre à la Communauté de Scourmont.
Le Jour du Seigneur
En cette fin d’année liturgique, les textes bibliques que nous offre le lectionnaire de la Messe ont de plus en plus une saveur eschatologique.Ils nous parlent de la fin des temps.Il n’est pas toujours facile de savoir ce que signifie cette expression ; et cela n’est pas surprenant, car son sens n’est pas le même dans tous les écrits du Nouveau Testament et on sait qu’il a évolué au cours des premières générations chrétiennes y compris dans la pensée d’un même auteur, comme saint Paul, par exemple.
La deuxième lecture de la messe d’aujourd’hui est la dernière d’une série de lectures tirées de la 1ère lettre de Paul aux Thessaloniciens. Dans la seconde partie de cette lettre Paul donne aux Thessaloniciens une série de recommandations pour leur vie chrétienne, en particulier concernant la sexualité, l’exercice de la charité fraternelle et le bon ordre communautaire.Puis il parle de la venue du Seigneur et en tire un certain nombre de conséquences pour la vie du Chrétien.C’est la section de la Lettre que nous lisons aujourd’hui.
Première lettre de saint Paul Apôtre aux Thessaloniciens (1Th 5, 1-6)
Frères, au sujet de la venue du Seigneur, il n'est pas nécessaire qu'on vous parle de délais ou de dates.
Vous savez très bien que le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit.
Quand les gens diront : « Quelle paix ! quelle tranquillité ! », c'est alors que, tout à coup, la catastrophe s'abattra sur eux, comme les douleurs sur la femme enceinte : ils ne pourront pas y échapper.
Mais vous, frères, comme vous n'êtes pas dans les ténèbres, ce jour ne vous surprendra pas comme un voleur.
En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ; nous n'appartenons pas à la et aux ténèbres.
Alors, ne restons pas endormis comme les autres, mais soyons vigilants et restons sobres.
Ce dernier verset (le verset 6) n’est que le début d’une série de recommandations que Paul considère comme des conséquences du fait que nous sommes non pas des enfants des ténèbres mais des fils de la lumière.
Les exégètes ont depuis longtemps analysé les conceptions de Paul sur la fin des temps et ont montré comment on peut suivre une évolution de ces conceptions dans les Lettres successives. Il y a évidemment des interprétations différentes d’un exégète à l’autre, mais il ne fait pas de doute pour personne qu’il y a eu une évolution constante chez Paul.Tout d’abord il pensait que le Seigneur reviendrait très rapidement. Puis, lorsque commencèrent à mourir des membres des communautés chrétiennes il se posa la question du sort de ceux qui seraient défunts lors du retour du Seigneur, et qui seraient différent du sort de ceux qui ne mourraient pas mais seraient transformés.Puis l’évidence s’imposa graduellement, que le retour ne serait pas dans l’immédiat.
On peut constater une évolution semblable dans les Synoptiques, correspondant à une évolution dans la Communauté chrétienne primitive. Et tout cela nous apporte une lumière très intéressante sur la nature de l’Écriture Sainte.Les textes du Nouveau Testament ne sont pas, comme on a pu le croire à une certaine époque et comme certains groupes fondamentalistes peuvent le croire encore aujourd’hui, des textes « dictés » par le Saint Esprit.Ils nous transmettent l’expérience spirituelle des auteurs de ces Livres.Ils sont la Parole de Dieu incarnée non seulement dans un langage humain, mais dans une histoire humaine.La Parole a été reçue par ces témoins, elle a façonné leur vie, leurs croyances, leurs attentes, en un mot leur expérience spirituelle.Et c’est cette expérience qu’ils nous transmettent et non une parole abstraite ou des textes qui leur auraient été « dictés ». La Parole de Dieu nous parvient toujours incarnée dans une expérience humaine liée à un contexte historique, social, psychologique ; et doit donc toujours être interprétée.
Dans le petit texte de Paul que nous avons ce matin, un mot est important, c’est le mot « jour ». Ce mot, typiquement évangélique, est plus important que les autres éléments empruntés par Paul à l’apocalyptique juive ambiante, qu’on retrouve dans les Synoptiques (et qu’on retrouvait aussi à Qumrân).« Vous savez bien – dit Paul – que le jour du Seigneur viendra... » Tout l’Ancien Testament était tendu vers la venue du Messie considérée comme « Le jour du Seigneur ».Dans le Nouveau Testament, la naissance de Jésus est vue comme la réalisation de cette attente ; mais en même temps toute la vie chrétienne est tendue vers un retour eschatologique, perçu d’abord comme imminent, puis perçu comme devant se manifester à la fin des temps – qui peut être très lointaine – puis enfin perçu comme un retour constant dans la vie de la communauté ; et l’on commence alors à parler du dimanche comme « Jour du Seigneur ».
Dans notre texte d’aujourd’hui Paul joue un peu sur les mots.Il dit d’abord que ce « jour » viendra comme un voleur dans la nuit.Il surprendra donc ceux qui vivent dans les ténèbres, qui se bercent d’une fausse paix.Mais vous, dit-il à ses Chrétiens, vous n’êtes pas dans les ténèbres.Ce jour ne vous surprendra donc pas. En effet, dit-il, nous n’appartenons pas aux ténèbres, mais à la lumière. Il convient donc que nous vivions non pas « endormis » comme les autres – c’est-à-dire les païens – mais éveillés, vigilants et sobres.
Nous retrouvons la même exhortation chez saint Benoît dès le début du Prologue de sa Règle – citant un autre texte de Paul (Rom. 13,11) : « Il est temps pour nous de sortir du sommeil ». On pourrait donc dire que la vie monastique est une vie constamment éveillée, constamment dans l’attente de ce « Jour » que non seulement nous attendons, mais dans la lumière duquel nous baignons. C’est pourquoi la prière continuelle – de jour et de nuit – est si importante pour nous.Elle est notre façon de vivre constamment à la lumière de ce « Jour » qui n’a pas de déclin.
Armand VEILLEUX
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28 septembre 2008
Chapitre à la Communauté de Scourmont
Éloge d’un Chapitre Général ordinaire
Il y a quelques années j’ai donné ici, à Scourmont, un chapitre intitulé « Éloge de l’ordinaire ».Il s’agissait alors de montrer tout ce qu’a de beau et de riche le temps liturgique dit « ordinaire ».C’est dans ce sens, et non pas dans un sens péjoratif que je dirai que le Chapitre Général qui vient de se terminer a été très ordinaire, avec les aspects positifs et négatifs que cela peut comporter.
Nous avons eu au cours des quarante années de la période postconciliaire (après Vatican II, j’entends !) quelques Chapitres Généraux assez exceptionnels, où l’on pouvait en quelque sorte toucher de la main l’intervention de l’Esprit Saint.Ce fut le cas du Chapitre de 1969, sur la Via Aurelia, à Rome,qui marqua le point de départ d’une longue période de renouveau spirituel, et celui de 1984, à Holyoke, USA, où nos Constitutions actuelles prirent forme.Il y eut aussi des Chapitres Généraux marqués par des tensions, comme celui de 1971, qui fut une sorte d’anti climax de celui de 1969 et sans doute aussi celui de 1996.
Le récent Chapitre Général n’eut rien de vraiment « charismatique », mais fut aussi exempt de toute tension.Ce fut un Chapitre Général très serein, où un bon nombre de choses furent mises au point, parfois de façon inattendue. Un chapitre « ordinaire », donc.
Les Commissions Centrales de Cardeña, qui préparèrent ce Chapitre, acceptèrent la suggestion d’une Région de l’Ordre voulant que les Conférences Régionales aient un rôle dans la marche du Chapitre.Les Rapports de maison, dans lesquels tous les monastères partagent avec le reste de l’Ordre ce qu’ils vivent, et qui forment la partie essentielle du Chapitre, furent lus cette fois-ci non pas dans les quinze commissions mixtes du Chapitre mais en Conférences Régionales.Chacune offrit une vision globale de sa Région, plus quelques mots de chaque communauté.Cette vision globale de chaque Région fut certes intéressante ; mais les Régions auraient tout aussi bien pu la rédiger avant de venir à Assise – ce que d’ailleurs firent plus d’une d’entre elles. Dans la pratique, cette insertion d’un travail en Conférences Régionales au sein du Chapitre s’avéra une initiative plutôt négative à ne pas répéter.Cela empêcha le Chapitre de développer sa propre dynamique, si bien que le Chapitre démarra pour de bon au bout d’une semaine, après l’élection de l’Abbé Général.
Quant à cette élection, qui, elle, appartenait bel et bien à la dynamique du Chapitre, elle se déroula fort bien.Contrairement aux élections précédentes, où les échanges sur les candidats éventuels ne s’étaient faits que dans les coulisses, on réfléchit cette fois-ci en Commissions Mixtes à la fois sur la situation actuelle de l’Ordre, le type d’Abbé Général dont on a besoin à ce moment-ci et sur une fourchette assez large de noms mentionnés comme candidats possibles. Au cours de cette réflexion faite avec grand sérieux (et qui était le meilleur moyen de se mettre ensemble à l’écoute de l’Esprit-Saint), une certaine convergence se manifesta, qui apparut dans la lecture des comptes rendus des quinze Commissions.Une certaine unanimité s’était alors déjà dessinée dans la sérénité, et l’après-midi passé en adoration devant le Saint Sacrement ainsi que la récitation du Rosaire, la veille de l’élection, ne firent que maintenir cette paix et cette sérénité déjà acquises.L’élection se fit tout simplement, le lendemain matin, et la vie du Chapitre Général continua.
Depuis de nombreuses années, même depuis quelques décennies, certains – dont j’ai toujours fait partie – demandent qu’un Chapitre Général soit tout entier consacré au thème ultra important de la formation.Ce thème de la formation était au programme de ce Chapitre-ci, même si c’était loin d’en être le thème principal.La secrétaire générale pour la formation dans l’Ordre donna un compte rendu de son activité depuis le dernier Chapitre, et surtout de la réunion de tous les secrétaires régionaux pour la formation tenue à Rome en juin dernier.Une petite Commission ad hoc fut créée au sein du Chapitre pour en tirer les conséquences pour l’Ordre.La recommandation principale, acceptée sans hésitation par les Capitulants, fut que le thème de la formation soit le thème principal du prochain Chapitre Général. Enfin ! Espérons que ce thème ne soit pas noyé dans plusieurs autres questions qu’on pourrait y ajouter au cours des trois prochaines années.
On ne peut que regretter que cette question si importante ait été abordée par le biais erroné consistant à vouloir entreprendre une révision de la Ratio ou de certaines de ses parties.Beaucoup de temps a été ainsi perdu, aussi bien à la réunion des Secrétaires Régionaux qu’au Chapitre -- temps qui aurait pu être avantageusement consacré à analyser des questions fondamentales concernant la formation posées par les situations nouvelles que vivent beaucoup de nos communautés dans des contextes culturels très différents.On aurait pourtant pu apprendre de la façon dont nos Constitutions ont continuellement évolué depuis leur approbation par le Saint-Siège en 1990.Il ne s’est pas passé un seul Chapitre, depuis 1993 où l’on n’a pas pris, en réponse aux exigences de la vie, des décisions impliquant comme conséquence des changements aux Constitutions.On ne s’est jamais demandé : « faut-il changer les Constitutions ».Une telle question aurait consisté en fait à mettre la loi avant la vie.Cela n’aurait pas fonctionné, comme cela, grâce à Dieu, n’a pas fonctionné avec la Ratio. En définitive, la réaction du Chapitre Général fut très saine.
Quelque chose de semblable se produisit concernant les structures de l’Ordre.Peut-être faudrait-il parler de la dynamique interne de l’Ordre plus que de « structures ».Quoi qu’il en soit, la structure fondamentale de l’Ordre, héritée de nos Pères Cisterciens, et en particulier de saint Étienne Harding, fait partie de notre patrimoine et c’est ce qui a permis à notre Ordre de passer de façon admirable à travers toutes les crises (les siennes propres comme celles de l’Église et de la Société) tout au long de l’histoire.
En même temps que des structures nouvelles, comme les Régions et la Commission Centrale, venaient s’ajouter aux structures plus traditionnelles, comme la filiation et le rôle du Père Immédiat, une tendance s’était fait sentir dans l’Ordre depuis quelques décennies vers une plus grande centralisation.Surtout depuis l’invention du concept de « communautés précaires » répartissant concrètement l’Ordre en deux catégories de communautés : les communautés dites « précaires » (à partir d’une liste élaborée de critères) et celles prétendant ne pas l’être, la tentation s’était faite toujours plus grande de trouver d’autorité des solutions aux situations précaires.
Dans ce contexte une région en particulier avait proposé un réaménagement des responsabilités et des pouvoirs décisionnels donnés aux Conférences Régionales et aux Commissions Centrales.Dans son document sur les structures de l’Ordre, la Commission de Droit avait énuméré toutes ces possibilités sous formes de questions.La réaction très saine et pratiquement unanime du Chapitre fut de rejeter toutes ces propositions qui nous auraient orienté graduellement vers la situation d’un Ordre centralisé (comme les Jésuites, par exemple), et de réaffirmer la sagesse de nos structures traditionnelles fondées sur un équilibre unique entre l’autonomie des communautés et un réseau très élaboré de services mutuels où s’exerce la charité et non pas le pouvoir.
On peut se réjouir que le fait d’avoir soulevé toutes ces questions qui semblaient artificielles à quiconque a un sens un peu aigu de notre patrimoine spirituel et juridique, ait permis à l’Ordre de s’exprimer clairement.On peut toutefois regretter que beaucoup de temps ait été ainsi perdu qui aurait pu servir à réfléchir plus en profondeur sur plusieurs autres questions vitales.
Mais la vie continue au sein de nos communautés et de nos régions, en attendant de se revoir à Assise dans trois ans.
Je reviendrai plus tard sur d'autres manifestations de la vie au sein de l'Ordre, par exemple dans les projets de nouvelles fondations, en particulier au Brésil et en Chine.
Armand VEILLEUX
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Chapitre du 12 octobre 2008
28ème dimanche « A »
La liberté de coeur en toute situation
Après une longue interruption, je reprends aujourd’hui mon commentaire dominical de la deuxième lecture de la Messe du jour.Durant les quelques mois qui ont précédé le Chapitre Général, j’ai eu l’occasion de commenter les beaux textes tirés des chapitres 8 et 9 de la Lettre de Paul aux Romains, qui étaient d’une très grande richesse doctrinale. Je reprends aujourd’hui, alors que nous avons la dernière section de la Lettre aux Philippiens. (Nous commencerons dimanche prochain la 1ère Lettre aux Thessaloniciens, qui nous accompagnera jusqu’à la fin de l’année liturgique).
Cette lettre aux Philippiens est de tous les écrits de Paul celle qui a le plus le caractère d’une véritable « lettre » (et non pas d’un traité). Paul avait une relation toute particulière avec cette petite église locale.C’était la première ville d’Europe où il avait prêché l’Évangile.C’était aussi la seule communauté de laquelle il avait accepté de recevoir des dons pour lui-même à diverses reprises.On sait que Paul tenait à gagner sa vie par son travail et à annoncer gratuitement l’Évangile. Mais parfois il avait besoin d’aide, surtout lorsqu’il était prisonnier ; et cette lettre aux Philippiens est écrite précisément durant l’une de ses captivités.
Dans le passage que nous avons aujourd’hui Paul exprime une attitude très saine à l’égard des biens matériels.Justement parce qu’il est très libre à leur égard, et ne s’est jamais fait une idole ni de ses possessions, ni de sa pauvreté, il peut vivre tout aussi librement alors qu’il a tout ce dont il a besoin qu’alors que tout lui manque.
« Frères, dit-il, je sais vivre de peu, je sais aussi avoir tout ce qu’il me faut.Être rassasié et avoir faim, avoir tout ce qu’il me faut et manquer de tout.J’ai appris cela de toutes les façons.Je peux tout supporter avec Celui qui me donne la force. »
Ce passage peut être considéré comme l’un des plus beaux commentaires de la béatitude « Bienheureux les pauvres ». Il s’agit d’une véritable pauvreté de coeur.On peut posséder peu de choses – que ce soit dans l’ordre matériel, ou dans l’ordre intellectuel et affectif – et y être terriblement attaché.On peut aussi se défaire de presque tout ce qu’on a, se créer à soi-même une grande pauvreté – dans tous ces domaines – et être très attaché à cette pauvreté qu’on s’est créée et qui est devenue notre richesse.
L’attitude de Paul est extrêmement saine.Il n’est jamais question pour lui de vivre dans le superflu ou dans une richesse excessive. Il s’agit pour lui ou bien d’avoir tout ce qui est nécessaire, ou manquer du nécessaire.De manger suffisamment ou d’avoir faim. Où trouve-t-il la force de vivre avec un tel détachement et une telle sérénité ? Non pas dans des théories ou dans des vertus acquises à force d’effort ; mais tout simplement dans une Personne, dans la Personne de Jésus-Christ.
Cet enseignement vaut pour tous les Chrétiens et donc aussi pour chacun de nous.Il vaut aussi pour les Églises et les communautés monastiques.Il est possible de pécher en vivant dans le superflu, comme il est possible de pécher en se créant soi-même une pauvreté apparente excessive – quitte à compter ensuite sur les autres. Paul nous invite à avoir la même liberté spirituelle, soit que nous ayons tout ce qu’il faut, soit que nous manquions du nécessaire, dans un domaine ou dans l’autre.
Il est intéressant de lire ce texte de Paul au moment où la situation économique et financière internationale connaît une crise sans précédent depuis la grande dépression des années ’30 du vingtième siècle.Des fortunes colossales se sont évaporées en quelques jours ou en quelques heures. Cela n’est pas le plus grave de la crise.Si quelqu’un avait une fortune de 10 milliards d’euros et que sa fortune ne vaut plus qu’un milliard, cela ne changera pas beaucoup son style de vie.Le plus grave c’est que de nombreuses familles, en Belgique par exemple, qui avaient mis les économies de toute leur vie dans les actions d’une banque réputée sûre, ont vu toutes leurs économies disparaître.Un grand nombre connaîtront une grande pauvreté au cours des années à venir.Le ralentissement de l’industrie, au niveau mondial, par suite du manque de crédit, engendrera de grandes pauvretés en particulier dans les pays déjà les plus pauvres.
D’une part il est important que nous soyons très solidaires dans la prière – et aussi dans l’action caritative – de tous ceux qui souffrent et souffriront de cette crise.D’autre part nous devons demander à Dieu la grâce d’avoir individuellement et communautairement l’attitude tout à fait libre décrite par Paul.Au cours des années nous avons constitué, dans notre ASBL Solidarité cistercienne, une capacité assez grande d’aider ceux qui sont dans le besoin.Cette capacité aurait pu être totalement balayée si elle avait été investie au mauvais endroit.Grâce à Dieu elle a bien résisté à la crise – les risques ayant été répartis d’une façon extrêmement diversifiée – ce qui nous permet de continuer à aider, au moins pour le moment, ceux qui en ont le plus besoin (comme nous avons pu le faire dans la réunion de cette semaine du Conseil d’Administration de SC).
Demandons pour chacun de nous et pour nous comme Communauté la grâce dont jouissait Paul : celle d’une grande pauvreté de coeur qui nous permette d’avoir la même liberté, soit que nous manquions de certaines choses soit que nous ayons en certains domaines l’abondance nous permettant d’aider les autres.
Et n’oublions pas de demander la même grâce, particulièrement pour ceux qui souffrent.
Armand VEILLEUX



