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Entrée en Carême 2009
Un nouvel ordre mondial
Il n’y a pas tellement d’années, des politiciens, y compris des Chefs d’État parlaient avec un peu d’orgueil, et sans doute aussi avec une bonne dose de naïveté, d’établir un nouvel ordre international.Ce nouvel ordre, c’est-à-dire ce nouveau mode de relation entre les peuples et entre les classes de personnes au sein des mêmes peuples est en train de s’écrouler.
Il serait ridicule de voir dans cette crise une forme de punition divine, comme le disent parfois certains fondamentalistes, aussi bien catholiques que protestants.Dieu ne s’amuse pas à faire souffrir ses enfants pour les punir. Si le système est en train de s’écrouler c’est qu’il était tout simplement construit sur le sable et non sur de solides fondations.C’est qu’il avait oublié la plupart des valeurs humaines et spirituelles fondamentales, pour ne privilégier qu’une seule valeur, d’ordre matériel : l’argent.
Si l’on ne peut voir dans la crise économique actuelle (et la crise sociale qui suivra sans doute, et ne fait que commencer), une punition divine, on peut y voir un appel à la conversion, c’est-à-dire un appel à établir nos vies, aussi bien collectives qu’individuelles, sur une base solide. C’est ce à quoi nous sommes invités par l’observance du carême.
Au cours de la journée de demain et de dimanche, divers membres de notre communauté monastique vont vous présenter la liturgie des cinq dimanches du carême.Mais le carême ne se réduit pas à la liturgie.C’est beaucoup plus que la liturgie ; c’est une attitude, un mode de vie.
À la fin du Livre de l’Apocalypse -- le dernier livre du Nouveau Testament -- l’auteur brosse une grande fresque où apparaît un ciel nouveau et une terre nouvelle, et il entend une voix forte qui dit : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes.Il demeurera avec eux.Ils seront ses peuples et lui sera le Dieu avec eux... » . peu plus loin : « Voici que je fais toutes choses nouvelles ».
La « nouveauté » est donc au coeur du message du Nouveau Testament, comme elle était au coeur du message de l’Ancien Testament.En quoi consiste cette nouveauté ?Tout d’abord dans le fait que Dieu a choisi d’établir sa demeure avec les hommes, de demeurer avec eux.C’est l’aspect du mystère de Dieu que nous avons célébré durant tout le temps de Noël, en commençant avec l’Avent.
Tout l’univers, y compris les humains que nous sommes, est jailli de l’amour de Dieu.C’est ce que le livre de la Genèse exprime à travers ses récits allégoriques de la création du monde.Il est évident que le monde n’a pas été créé en six jours. Personne ne l’a jamais cru, surtout pas l’auteur du Livre de la Genèse, qui voulait, à travers ce récit mythique affirmer la seule grande vérité qui compte : nous venons de Dieu.(Il y a plusieurs théories, les unes plus scientifiques que les autres, concernant la façon dont l’être humain et tous les autres êtres sont apparus sur la terre – l’évolutionnisme,le créationnisme, et plusieurs versions de l’un et de l’autre – aucune de ces théories n’est incompatible avec la Bible, car c’est à un autre niveau qu’elle se situe.Elle veut simplement dire que nous devons notre existence à Dieu).
Depuis aussi loin que l’on puisse remonter dans l’histoire, à travers les sources écrites ou les autres sources archéologiques que nous possédons, l’être humain a toujours cru à l’existence d’un être suprême. L’athéisme théorique contemporain est une toute petite parenthèse dans l’histoire de l’humanité.Cependant, durant très longtemps, les hommes se sont imaginé Dieu comme un maître terrible habitant loin, là-haut dans les cieux.Les grands prophètes de l’Ancien Testament ont graduellement habitué leur peuple à percevoir Dieu comme présentà leur vie, comme quelqu’un avec qui on pouvait établir une relation personnelle d’amour.Et puis, il y a eu Jésus de Nazareth, qui a été la révélation vivante de cette présence de Dieu dans l’histoire de l’humanité.
Saint Jean, le plus mystique des Évangélistes le dit de façon merveilleuse dans le Prologue de son Évangile : « Au commencement était la Parole de Dieu, qui a tout créé.Cette Parole était en Dieu, elle était Dieu.Elle s’est incarnée – elle s’est fait chair – et a habité parmi nous ;c’est-à-dire, a fait sa demeure au milieu de nous : dans notre histoire, dans notre monde.Sa présence a tout transformé, a fait un monde nouveau... Et, à la fin du Nouveau Testament, sous la plume du même Jean – à travers l’un de ses disciples – nous lisons cette parole que j’ai citée au début : « Voici la demeure de Dieu avec les hommes.Il demeurera avec eux... »
Le monde est nouveau, l’humanité est nouvelle lorsque Dieu y habite, lorsque Dieu y fait sa demeure.Il vaudrait la peine de méditer longtemps sur le substantif « demeure » ou le verbe « demeurer ».Ces ont une nuance d’intimité.Si je suis en visite chez quelqu’un pour quelques jours ou quelques semaines, ce lieu n’est pas ma « demeure », même si j’y suis bien reçu.Si je « squatte » pour un certain temps, même pour longtemps, un terrain ou un édifice, ce terrain ou cet édifice ne deviennent pas ma « demeure ».
Comment devenons-nous la demeure de Dieu ?Jésus nous le dit au cours de sa longue conversation avec ses disciples durant le dernier repas qu’il prit avec eux : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole.Mon Père l’aimera. Nous viendrons et nous ferons chez lui notre demeure ».
Essayons maintenant de voir, dans une vue synthétique, la lumière que nous donnent tous ces textes de la Bible : Au commencement, c’est-à-dire au moment où commença à exister le monde – toutes les choses que nous connaissons – déjà existait le Verbe, la Parole de Dieu.Il existait au commencement, donc antérieurement à ce commencement.La création est déjà une grand nouveauté. Nous appartenons à Dieu, nous sommes les siens ; il est venu chez les siens et beaucoup des siens ne l’ont pas reçu.Mais à ceux qui l’ont reçu, qui ont écouté sa Parole et l’ont mise en pratique, il a donné de devenir eux-mêmes enfants de Dieu, venant faire en eux sa demeure.
Et ceux-là ont comme mission dans la vie de faire naître sans cesse un monde nouveau en faisant du monde où ils vivent un lieu de la présence de Dieu.
La prière continuelle, à laquelle nous sommes tous conviés par l’Évangile, consiste à être, aussi constamment – et aussi consciemment – que possible attentifs à cette présence de Dieu en nous, en nos vies, dans notre univers. Chaque fois que nous nous ouvrons à cette présence, elle nous appelle à la conversion.
On peut voir la « conversion » comme une transformation, une purification qui nous prépare à recevoir en nous la présence de Dieu...Cette vision n’est certes pas fausse.Mais dans l’ensemble la Bible voit le plus souvent la conversion comme un effet de la présence de Dieu.Elle est elle-même un don de Dieu.Dans la liturgie du carême nous entendrons souvent des textes des grands prophètes de l’Ancien Testament nous rappeler que la conversion consiste dans le fait d’avoir un coeur nouveau.Nous entendrons en particulier Ezéchiel qui met dans la bouche de Dieu ces paroles (. 11,19 ; 36,26) : « J’enlèverai de votre poitrine le coeur de pierre qui s’y trouve et j’y mettrai un coeur de chair ; et vous serez mon peuple ».
Dans ce beau texte nous avons le lien entre la conversion personnelle et l’établissement d’un monde nouveau, d’un peuple nouveau où Dieu habite. Pour qu’il y ait un monde nouveau, il faut que les hommes et les femmes laissent Dieu transformer le coeur de chacun et de chacune.
En quoi consiste cette conversion du coeur ?Elle consiste dans le fait de recevoir de Dieu la grâce d’un coeur qui est droit, qui pratique la justice.
La « justice ».C’est un autre mot qui reviendra souvent dans les lectures liturgiques de ce temps, et dont le sens est beaucoup plus profond et large que le sens qu’on lui donne de nos jours.Être juste, ce n’est pas simplement payer ses dettes et ne pas voler ; c’est essentiellement avoir une relation droite avec tous – tout d’abord avec Dieu, mais aussi avec tous les autres et avec soi-même.Dieu est le « Juste » par excellence.À l’égard des autres, la justice consiste à les respecter, à reconnaître leur différence, à être attentifs à leurs besoins.Les prophètes de l’Ancien Testament ont vécu dans un temps où le Peuple était installé depuis un bon bout de temps dans la Terre Promise, et où s’étaient établi des fossés entre les riches souvent exploiteurs et les pauvres opprimés.Ils appellent constamment à la conversion du coeur.La première lecture biblique du Temps du Carême à la Messe, c’est-à-dire la première lecture du Mercredi des Cendres, sera une lecture du prophète Joël qui commence ainsi : « Revenez à moi de tout votre coeur !... Déchirez vos coeurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur notre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour... »
Le système économique mondial des dernières décennies, avec le développement à outrance d’une économie libérale, imposée à toutes les parties du globe, était assez semblable à la situation dans laquelle vivaient les prophètes de l’Ancien Testament ; avec cette différence que les disparités sont aujourd’hui encore plus criantes.Le fait que des individus peuvent posséder des dizaines de milliards d’euros ou de dollars, comme fortune personnelle, alors que le tiers des habitants de la terre n’ont pas de quoi manger à leur faim est aberrant, quelle que soit l’honnêteté des personnes concernées.Ce système est en lui-même inique et a fait un nombre énorme de victimes y compris en engendrant des guerres.Il est en train de s’écrouler.
Je crois qu’il ne doit pas y en avoir beaucoup d’entre nous qui sont en mesure d’intervenir activement dans les milieux financiers ou économiques pour travailler à l’élaboration d’un nouvel ordre économique et social international.Mais nous pouvons tous y intervenir à un niveau encore plus important et tout à fait nécessaire : par la conversion de nos propre coeurs.
Or, comme nous l’avons vu tout à l’heure, la transformation de nos coeurs est un don reçu de Dieu, et non quelque chose que nous réalisons nous-mêmes.Mais ce don ne se produit que lorsque nous nous y ouvrons, en laissant Dieu venir et faire sa demeure en nous.C’est une chose à laquelle nous offrons beaucoup de réticences, à cause des peurs qui nous habitent.
La Lettre aux Hébreux (. 2,15) parle de ceux qui passent toute leur vie dans l’esclavage par peur de la mort, ajoutant que Jésus est venu précisément, à travers sa propre mort, nous libérer de cette crainte. Nous savons que notre vie ici-bas aura un terme. Nous avons beau croire à l’éternité, la mort nous fait souvent peur – consciemment ou inconsciemment.Nous essayons donc de nous arracher nous-mêmes à cette crainte, soit en essayant de nous perpétuer à travers des empires de diverses formes, soit en nous étourdissant dans des distractions.
Jésus a dû affronter cette peur lui-même, au Jardin de Gethsémani.Dieu a eu peur.Il a su non pas ignorer ou feindre d’ignorer cette peur, mais la confronter, l’accepter et, malgré elle, faire confiance à son Père.Aussi, lorsqu’il nous répète sans cesse, spécialement dans les récits postérieurs à la Résurrection : « N’ayez pas peur », « ne craignez pas » ; il ne nous invite pas à ignorer nos peurs mais à faire en sorte qu’elles ne nous empêchent pas d’agir et d’être fidèles.
*****
J’ai essayé, en ces quelques réflexions, de montrer comment tous les aspects du mystère du salut qui seront offerts à notre méditation et à notre contemplation durant le Temps du Carême, se tiennent pour ne former qu’un seul mystère. Je les rappelle brièvement : Dieu qui a créé le monde veut le re-créer sans cesse, en se servant de nous.La transformation des structures de la société suppose et nécessite la transformation des coeurs.Celle-ci est un don qui nous est offert.Nous nous y ouvrons en laissant Dieu pénétrer dans nos vies, et faire sa demeure en nous.C’est ce que nous faisons en nous mettant à l’écoute de sa Parole et en mettant cette Parole en pratique.Pour cela Jésus nous montre le chemin.Il est lui-même la Parole qui a fait sa demeure parmi les hommes. Il a connu le rejet des hommes et, comme tout homme il a eu peur de la mort ; malgré cette peur il a gardé vive sa confiance et a remis son âme entre les mains du Père, qui l’a ressuscité.
C’est là l’ensemble du mystère du salut que nous célébrerons tout au long de ce carême.
Armand VEILLEUX
Scourmont, le 20 février 2008
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8 février 2009 – Chapitre à la Communauté de Scourmont
Parlons d’excommunication
On a parlé beaucoup d’excommunication dans la presse et dans les divers autres media de communication ces derniers temps, à la suite de levée de l’excommunication contre les quatre évêques de la Fraternité saint Pie X, qui avaient été automatiquement excommuniés lorsqu’ils avaient été consacrés par Mgr. Lefebvre.C’est sans doute une occasion de réfléchir un peu sur le sens d’une excommunication. Et pour le faire j’aimerais partir d’un récit très charmant que l’on trouve dans un fragment ancien des Vies de saint Pachôme.
La scène se situe à l’époque où saint Pachôme, après sa conversion au christianisme et une période de vie anachorétique avec le vieillard Palamon, commence à réunir ses premiers disciples dans une communauté.Un jour deux frères de la communauté naissante se querellent.Le premier gifle le second et le second, oubliant qu’il devait présenter l’autre joue, selon le précepte de l’Évangile, gifle l’autre à son tour.On amène les deux frères devant Pachôme, qui est encore jeune supérieur, plein d’ardeur.Il décide de chasser le premier du monastère et d’excommunier le second pour une semaine.
Se produit alors une scène une peu classique, car on le retrouvera sous diverses formes dans d’autres écrits monastiques.Un vieillard se lève et dit : « Si Pachôme chasse ce frère parce qu’il est pécheur, alors je dois partir moi aussi, car je suis aussi pécheur.Et si quelqu’un ici n’est pas pécheur, il peut demeurer avec Pachôme ».Et tous les frères partent.Pachôme court après eux, les ramène à l’oratoire, où on pratique un rite de réconciliation, et lorsque tous les frères ont quitté l’oratoire Pachôme se retrouve tout seul.Plusieurs paroles de l’Écriture traitant du pardon des péchés lui reviennent à l’esprit, et il se dit à lui-même : « Si les frères viennent au monastère pour se convertir parce qu’ils sont pécheurs, quel droit ai-je de les expulser parce qu’ils sont pécheurs.C’est précisément pour cela qu’ils sont venus au monastère.Et, se rendant compte qu’il a manqué à la charité en étant trop sévère, il décide de s’excommunier lui-même de l’Eucharistie pour trois semaines.
C’est ce dernier point qui est le plus important dans tout le récit.Si quelqu’un, peut s’excommunier soi-même, comme Pachôme le fait, c’est que l’excommunication n’est pas conçue comme une peine ou une punition, mais tout simplement comme la reconnaissance du fait qu’on s’est soi-même séparé de la communion des frères en manquant à la charité ou à la communion.
La réalité centrale est celle de la communion (en grec : koinonia). Lorsque quelqu’un, soit par un acte grave ou par une attitude, se coupe de la communion des frères, il s’excommunie lui-même.Et lorsque le supérieur prononce l’excommunication il n’impose pas arbitrairement une peine, mais fait simplement reconnaître officiellement le fait que le frère s’est séparé de la communion par son acte.
On retrouve une mentalité assez proche de celle-ci dans la Règle de saint Benoît, même si toute la section de la Règle sur l’excommunication est influencée par le droit romain, où le caractère juridique d’un tel acte est plus accentué.
Dans le droit actuel, depuis Vatican II et la Réforme du Droit Canon en 1983, il y beaucoup moins de cas d’excommunication qu’autrefois.Ils se répartissent en deux catégories : l’excommunication latae sententiae, c’est-à-dire celle qui est encourue ipso facto lorsqu’on fait tel acte ; et l’excommunication ferendae sententiae, qui résulte d’une décision de l’autorité ecclésiastique.Dans le cas de la première, intervient une déclaration de l’autorité qui, à proprement parler, n’excommunie pas la personne, mais déclare qu’elle s’est elle-même excommuniée.C’est la situation de Mgr. Lefebvre et des évêques qu’il a emportés dans son schisme en les ordonnant évêques sans l’accord de Rome.
Dans ce cas, le seul moyen pour l’excommunier de rentrer dans la pleine communion de l’Église est de se repentir et de faire amende honorable pour l’action qu’il a posé et de sortir de son état de rébellion.La levée de l’excommunication par l’autorité ecclésiastique ne fait normalement que reconnaître cette conversion.
Dans le cas de la récente levée par Benoît XVI de l’excommunication qui affectait les quatre évêques de la Fraternité Saint Pie X, ce qui a compliqué les affaires c’est que les évêques en question ne semblent pas encore disposés à accepter Vatican II, en tout cas pas comme le reste de l’Église le comprend, et qu’ils sont plus préoccupés de convertir Rome à leurs vues que de se convertir au sensus Ecclesiae.Et Mgr. WillIamson, l’un de ces quatre évêques, semble avoir pris plaisir par ses déclarations intempestives sur la Shoah de faire échouer les efforts de réconciliation.
Le geste du Pape en a déconcerté plusieurs et les avis sont très partagés sur l’opportunité de ce geste et sur ses conséquences.De toute façon, ce qui est important est de bien voir que ce qui est en cause ici n’est pas simplement l’imposition d'une peine et sa levée, mais bien de la rupture de la communion et des moyens à mettre en oeuvre pour rétablir cette communion.
Armand VEILLEUX
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25 janvier 2009
Chapitre à la Communauté de Scourmont
Cinquante ans déjà !
En ce 25 janvier 2009, la célébration plus solennelle que d’habitude de la fête de la Conversion de Saint Paul, qui marque la clôture de l’année paulinienne, risque de nous faire oublier un autre événement très important dans l’histoire de l’Église à notre époque.Il y a exactement 50 ans aujourd’hui, dans la Basilique Saint Paul-hors-les-murs à Rome, après avoir célébré l’Eucharistie qui concluait la semaine de prière pour l’Unité des Chrétiens, le bon pape Jean XXIII, à peine trois mois après son élection, faisait aux Cardinaux présents à Rome et qui avaient assisté à cette Eucharistie, une annonce assez extraordinaire : Il leur annonçait trois choses : la tenue d’un Synode pour l’Église de Rome, la tenue d’un Concile œcuménique pour l’Église universelle, et la révision du Code de droit canon qui serait la conséquence logique des deux événements précédents.
J’ai relu ce matin ce texte d’une lucidité admirable.Tout d’abord Jean XXIII est conscient qu’il est en premier lieu l’évêque de l’Église de Rome.Il constate comment celle ville qu’il avait connue quarante ans auparavant comme étudiant s’était complètement transformée.Il loue la générosité de tous ceux qui s’efforcent de répondre, à travers la pastorale traditionnelle, aux besoins toujours changeants de cette foule en constante mutation et il constate que se renouvelle alors, dans la Rome moderne, ce qui s’était produit au temps de Jésus : « Il faut, dit-il, constater que l’épisode évangélique des foules appelées à suivre le Seigneur et à s’approcher de lui, mais impuissantes et incapables de se procurer le pain nourrissant de la grâce, se renouvelle et émeut le coeur du pasteur.Peu de pain, peu de poissons... » Et il y voit un besoin urgent de mieux coordonner les efforts pastoraux et de les mieux adapter aux besoins concrets de son peuple, à travers une réflexion synodale.C’est pourquoi il décide la convocation d’un synode pour l’Église de Rome.
Les historiens ont montré l’expérience synodale qu’avait le Pape Roncalli qui, comme jeune prêtre, avait participé en 1910 au Synode que son évêque, Mgr. Radini Tedeschi avait convoqué à Bergamo, et où le jeune Roncalli avait rempli les fonctions de secrétaire synodal.
Ce qu’il constate pour l’Église de Rome, le nouveau Pape le constate aussi pour l’Église universelle.Il voit un monde en profonde et rapide transformation, qui a besoin d’orientation et de nourriture spirituelle et à qui le message de l’Église ne parvient plus. Il en conclut que l’Église universelle a besoin d’un Concile tout comme l’Église de Rome a besoin d’un Synode.– Toujours le même souci de collégialité et réflexion commune en vue d’une action concertée.
Il est surprenant de voir comment ces événements ecclésiaux, d’une importance extraordinaire sont annoncés dans un discours très bref, avec quelques considérations très pratiques et sans grande littérature.
La plupart d’entre nous avons vibré à cet événement.Pour ma part, j’étais profès temporaire à ce moment-là.J’avais œuvré dans l’Action Catholique avant d’entrer au monastère et je me souviens comment cette annonce m’avait rempli de joie et d’espérance.Ensuite nous avons tous suivi le Concile, de 1962 à 1965. Personnellement j’ai eu la chance inouïe d’être à Rome durant tout le temps du Concile, où j’ai pu assister aux funérailles de Jean XXIII et à l’intronisation de son successeur, Paul VI.
Notre Ordre, dans son ensemble, est entré avec ardeur dans l’application du Concile.Dès avant la fin du Concile nous avons commencé à réformer notre liturgie dans la ligne de la Constitution Conciliaire sur la Liturgie votée au cours de la première session.Puis, toute la révision de nos structures et de nos Constitutions a été une réponse aux orientations données par le Décret sur la vie religieuse.Un peu plus tard nous nous sommes engagés aussi, à la demande du Saint Siège, dans le dialogue interreligieux en réponse à la Déclaration conciliaire Nostra Aetate.
Les débuts de ce renouveau conciliaire ne furent pas toujours faciles.On l’a vu ces jours-ci dans la lecture (au réfectoire) de la section de l’Histoire contemporaine de notre Ordre racontant les crises de conscience de Dom Ignace Gillet, qui se rattachait évidemment, dans sa vision ecclésiale, à la minorité qui se sentait déstabilisée par toutes les orientations nouvelles.
Il faut dire en effet que même si tous les textes conciliaires ont été votés avec une majorité écrasante, il y a toujours eu, tout au long du Concile, une minorité dont la sensibilité religieuse et ecclésiale allait dans un sens opposé.Et ce qui est triste est que cette minorité n’a cessé par la suite d’être active.
L’expression la plus visible et la plus dramatique de cette opposition fut évidemment celle de Mgr. Marcel Lefebvre, qui lorsqu’il était étudiant au Collège Français de Rome, en 1926, faisait déjà partie, avec le Supérieur du Séminaire, l’abbé Henri Le Floch, d’un groupe qui s’opposait à Benoît XV pour défendre l’Action française et les idées de Maurras et Daudet. C’est dans ce contexte que Lefebvre développa une idée qui restera au coeur de sa pensée tout au long de sa vie : à savoir, que le progrès de la foi chrétienne exige, dans l’Église comme dans la société, une forme monarchique de gouvernement et donc un pouvoir autoritaire.Toute approche conciliaire, synodale ou collégiale lui apparaissait donc inacceptable.Il est intéressant que se trouvait au Séminaire français, en même temps que Lefebvre un autre étudiant qui ne partageait pas ces idées et dont la carrière ecclésiastique serait toute différente : Léon-Étienne Duval qui deviendrait plus tard le célèbre archevêque d’Alger.
On sait comment Lefebvre ordonna quatre évêques sans l’accord de Rome, en 1988, encourant comme eux une excommunication latae sententiae.L’avenir nous dira comment il faut interpréter le fait que cette excommunication ait été levée la veille même du 50ème anniversaire de l’annonce du Concile, sans que les évêques concernées (Lefebvre est déjà décédé depuis quelques années) aient dû manifester leur acceptation du Concile.Benoît XVI voit évidemment dans ce geste un effort vers le retour à la pleine unité ; eux y voient certainement une victoire de leur cause.Prions pour que les faits donnent raison à Benoît XVI.
Armand VEILLEUX
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1 février 2009 – 4ème dimanche ordinaire « B »
Chapitre à la Communauté de Scourmont
Le souci des affaires du Seigneur (1 Co 7, 32-35)
Depuis le début de la série des dimanches du temps ordinaire, nous lisons la première lettre de Paul aux Corinthiens. Puis, à partir du 7ème dimanche, ce sera la deuxième aux Corinthiens (mais cette année, ce sera le carême tout de suite après le 7ème dimanche ordinaire).
Corinthe est l’une des communautés évangélisées par Paul, qui y prêcha la bonne nouvelle durant les années 50-52. Un peu comme Alexandrie, en Égypte, Corinthe était une grande métropole très cosmopolite, où se retrouvaient toutes les influences philosophiques et théologiques de l’époque.Ce contexte représentait un défi extrêmement intéressant à l’inculturation de l’Évangile.On y trouvait une minorité de personnes très riches qui pouvaient se consacrer entièrement à la recherche du plaisir et une grande majorité de pauvres.Les historiens disent que les deux-tiers de la population (d’un demi-million de personnes) étaient constitués d’esclaves.
Dans ce qu’on appelle la 1ère aux Corinthiens (mais qui n’est pas la première, puisque Paul y fait allusion à une autre lettre qu’il leur avait écrite, et qui n’a pas été conservée), Paul répond à plusieurs questions que lui avaient posées les Corinthiens, en particulier sur des problèmes de morale sexuelle et d’ascétisme.L’une des difficultés que signalent tous les exégètes dans l’interprétation de cette lettre est qu’il est souvent difficile de voir, dans certaines affirmations, s’il s’agit de la pensée de Paul, ou s’il cite des affirmations de ses correspondants, pour y répondre ensuite.
Il y avait certainement dans la grande ville cosmopolite qu’était Corinthe des situations d’immoralité sexuelle auxquels étaient confrontés les Chrétiens ;mais il y avait aussi chez les Chrétiens des courants d’ascétisme radical qui considéraient comme péché toute activité sexuelle, même à l’intérieur du mariage.Ces courants se rattachaient évidemment au grand mouvement gnostique, profondément dualiste, pour qui tout ce qui était matériel, et surtout ce qui était d’ordre sexuel, dépendait d’un principe du mal opposé au principe du bien.C’est dans ce contexte que Paul s’efforce de faire comprendre d’une part la légitimité du mariage chrétien et, d’autre part, les motivations proprement chrétiennes du célibat pour ceux qui en ont la grâce ou y sont appelés.
Dans le bref texte que nous lisons aujourd’hui Paul met en parallèle les « soucis » différents de la personne mariée et ceux du (ou de la) célibataire.Il ne faut surtout pas donner au mot « souci » un sens négatif (comme si les avantages du célibat consisteraient à ne pas avoir tous les problèmes des gens mariés !).Le mot grec utilisé (merimna) peut avoir en effet un sens négatif, mais il a souvent chez saint Paul un sens positif, celui du souci que l’on se fait pour une personne qu’on aime.Ainsi, en 1Cor 12, 25, il parle du commun souci qu’ont les uns pour les autres les membres d’un même corps.De même il écrit aux Philippiens (2,20) qu’il leur envoie Timothée, parce qu’il n’a personne d’autres qui partage le souci qu’il a pour eux.
Dans ces quelques versets (qui constituent la deuxième lecture de la Messe d’aujourd’hui) Paul souligne les caractéristiques différentes de la vocation de la personne mariée et de celle qui a choisi le célibat.Dans les deux cas il s’agit de « souci » au sens le plus positif du mot : pour la personne mariée il s’agit du souci qu’elle doit avoir pour son conjoint ou sa conjointe et de leurs besoins communs ; et, pour elle, c’est dans ce souci que s’incarne son amour de Dieu.Dans le cas du célibataire, il est appelé à vivre son amour de Dieu en s’attachant au Seigneur sans partage.C’est là, comme nous l’avons souvent vu, le sens premier du mot « moine » et de la vie monastique : une vie qui n’a qu’un but, qu’un amour, qu’une recherche.Il s’agit d’un effort constant pour conserver la grâce d’un coeur unifié.Il s’agit en effet d’une grâce, et non de quelque chose à laquelle nous puissions arriver par nous mêmes.C’est la grâce que nous demandons dans le psaume 85 (86), 11 : « Seigneur... unifie mon coeur pour qu’il craigne ton nom ». (Dans le texte hébreu ce verbe « unifie » est de la racine yahid, d’où vient le nom syriaque du moine dans l’Église primitive : le ihidaya.).
Mais, attention, lorsque Paul parle d’un coeur non divisé, il ne parle pas d’une sorte d’amour abstrait, coupé des réalités terrestres dans lesquelles nous vivons. Il dit que la personne célibataire « a le souci des affaires du Seigneur ».Ce qui veut dire que l’unique amour du Seigneur, dans la vie concrète de tous les jours, s’incarne dans un souci, dans une attention, non seulement au Seigneur, mais aux affaires du Seigneur.C’est donc le souci de Marthe aussi bien que celui de Marie.Les affaires du Seigneur, dans la vie concrète, sont les besoins de nos frères, qui sont pour nous la présence visible du Seigneur. Et cela nous ramène à la dimension communautaire de toute vie chrétienne et de notre vie monastique en particulier.
C’est à travers le souci que nous avons pour les affaires du Seigneur, c’est-à-dire pour les besoins concrets de nos frères, avec qui nous vivons, et de l’Église et du monde, que nous sommes « attachés au Seigneur sans partage » (1 Cor. 7, 35).
Armand Veilleux



