- Détails
- Catégorie : Chapitres
Chapitre du 6 septembre 2009
Abbaye de Scourmont
La liturgie, prière de l’Église
Le dernier numéro de Église de Tournai, annonçait un congrès qui sera tenu à Ciney dans quelques semaines, à l’occasion du centenaire du début du mouvement liturgique belge.En effet, il y aura cent ans, le 23 septembre que Dom Lambert Baudouin, prononçait, au Congrès des Oeuvres catholiques de Malines, la conférence qui est considérée comme le début du mouvement liturgique qui conduira à la réforme liturgique de Vatican II.
On peut dire qu’un aspect important de cette réforme a été la redécouverte de la compréhension de la liturgie comme prière de l’Église.Au cours des derniers siècles, avant cette réforme, la liturgie était généralement considérée comme prière de l’Église du fait qu’elle était célébrée avec des textes et dans des formes établies par l’autorité de l’Église, qui confiait aux prêtres et aux religieux le soin de la célébrer en son nom.C’était une vision tout à fait juridique de la liturgie.C’était un pensum dont certaines personnes devaient s’acquitter.
Le renouveau de la théologie de la liturgie est venu du renouveau de la théologie de l’Église.Lorsque la vision de l’Église était pyramidale, et qu’on la concevait comme une Société ayant un caractère spirituel et surnaturel, on ne pouvait avoir qu’une vision juridique de la liturgie.Mais à partir du moment où l’on est revenu à une théologie de l’Église voyant celle-ci essentiellement comme un Mystère (ou un sacrement), la vision de la liturgie changeait nécessairement. Trois ans avant l’ouverture du Concile, en 1959, le père Congar avait décrit cette ecclésiologie dans un article de la revue Istina, sous le titre : « Conscience ecclésiologique en Orient et en Occident du VIe au XIe siècle » (Istina, 6 [1959], 187-236).
L’Église, à Vatican II, est considérée comme le Sacrement du Salut, le Salut étant entendu comme la participation à la vie divine.Dieu veut communiquer sa vie, et donc le salut à tout être humain.Jésus de Nazareth, parfaitement Dieu et parfaitement homme, est le Sacrement primordial de ce salut, puisqu’il est la pleine réalisation du dessein salvifique de Dieu sur l’humanité.L’Église est la manifestation visible et sacramentelle de la même réalité du salut, apporté par le Christ, sous le signe de la communion entre les croyants.Partout où une communauté de croyants – ne fût-ce que trois ou quatre – se réunit pour exprimer sa communion dans la foi, l’espérance et la charité, là se trouve l’Église et la prière de cette communauté est prière de l’Église.Dans toute communauté locale – qui n’est pas une simple subdivision administrative de l’Église universelle -- se trouve manifesté et réalisé le mystère intégral de l’Église, l’Église universelle étant constituée de la communion entre toutes les Églises locales.
Vatican II, tout d’abord dans la Constitution sur la Liturgie, mais de nouveau et de façon encore plus profonde, dans celle sur l’Église, a déduit de cette vision plusieurs orientations pour la réforme de la Liturgie.Dès qu’on a voulu appliquer cette orientation à la réforme de la liturgie au sein de nos communautés monastiques, on s’est rendu compte de conséquences extrêmement importantes.L’une d’elles était que les modes de célébration ne pouvaient plus être rigoureusement les mêmes jusque dans les détails pour toute communauté, puisque chaque célébration devait être la célébration d’une communauté concrète et vivante, et devait refléter l’expérience spirituelle de cette communauté.D’où le désir manifesté dans le monde monastique, tout de suite après le Concile, d’un espace pour la créativité liturgique.
Les organismes du Saint Siège chargés de la mise en application de la réforme liturgique postconciliaire ont tout de suite compris notre situation et nous ont octroyé ce qu’on a appelé la « loi cadre ». Cette loi cadre remplaçait l’Office Divin uniforme pour toute les communautés, dans tous les détails, par la possibilité pour chaque communauté d’élaborer sa propre liturgie à l’intérieur d’un cadre bien précis, et d’une liste assez élaborée de contenus nécessaires.
Dans la mise en pratique de cette législation, un certain nombre de principes devaient et doivent encore être préservés pour que cette réforme ne se transforme en un appauvrissement des célébrations liturgiques, ou, pire, en véritables déviations.
Le premier principe est que toute célébration liturgique, quelle qu’elle soit, est toujours la célébration du mystère du salut, le mystère pascal du Christ.Cette célébration requiert une grande sobriété et une authentique objectivité.Même si on peut être très heureux d’être ensemble, ce qu’on célèbre n’est pas la joie d’être ensemble, mais bien le mystère du Christ qui est notre joie.Il y a une différence énorme entre une célébration exubérante de style charismatique – qui peut avoir toute sa valeur – et une célébration liturgique.La première exprime les sentiments – parfois la sentimentalité – des participants (ce qui peut avoir sa place et sa valeur), la deuxième exprime et proclame le mystère du Christ.
On peut en déduire plusieurs autres conséquences pratiques.Prenons, par exemple, la lecture d’un texte biblique ou autre dans la liturgie.Le lecteur doit se faire tout humble face au texte.Il peut et doit normalement avoir des sentiments personnels même très intenses face au texte qu’il lit ;mais ce qu’il doit transmettre à la communauté est le texte dans toute sa dignité et sa nudité, et non ce que, lui, en ressent.Il est normal qu’il ait des émotions ;mais la liturgie n’est pas la place pour communiquer ses émotions, et surtout pas de les imposer aux autres.D’ailleurs on constate facilement que lorsqu’un lecteur lit un texte biblique avec beaucoup d’émotion, le texte ne passe pas.Il n’y a que l’émotion qui passe.
Cela vaut aussi pour la composition de textes liturgiques.Même lorsque certains textes, comme des oraisons ou des intentions de prière sont laissés à la créativité de certains participants au cours d’une célébration, il faut toujours être conscient qu’il s’agit de prières de la communauté et doivent refléter l’expérience qu’a cette communauté du mystère du Christ et ne pas refléter la dévotion ou les dévotions personnelles et individuelles de celui qui dit la prière au nom du groupe.
C’est pourquoi, lorsque la Loi Cadre a été octroyée aux communautés monastiques – d’ailleurs à la surprise assez générale,à l’époque -- le Saint Siège n’a pas manqué de souligner que cette faculté n’était pas une liberté donnée à chaque personne individuelle de célébrer comme il voulait et d’exercer à son gré sa créativité individuelle, mais que c’était une possibilité et une responsabilité donnée à chaque communauté en tant que communauté.Il était aussi souligné que cette responsabilité, face à l’Église et face à l’Ordre reposait sur chaque abbé ou chaque supérieur.
La prière d’une communauté n’est pas une collection de prières individuelles ; elle est la prière d’une communauté monastique.Dans le cas d’une communauté vivant selon la Règle de saint Benoît, il s’agit d’une communauté de frères vivant sous une Règle commune et un abbé.Au sein d’une telle communauté, le respect non seulement des Règles liturgiques universelles, mais aussi des diverses modalités de célébrations décidées au niveau local, est un respect nécessaire non seulement de la communauté elle-même mais des valeurs d’humilité et d’obéissance sans lesquelles une authentique communauté monastique n’est pas possible.
De nos jours lorsqu’on a l’occasion de passer d’une communauté à l’autre de notre Ordre, et de participer à sa prière liturgique, on peut se rendre compte à la fois de ce qui est commun à toutes nos communautés et de ce qui est propre à chacune.Notre défi est toujours de célébrer d’une façon qui soit authentiquement chrétienne, monastique et cistercienne, tout en étant notre façon propre de célébrer.Pour cela il faut être sans cesse attentif au fait que ce qu’on célèbre ce n’est ni notre communauté ni nos dévotions ou spiritualités personnelles et individuelles, mais bien le mystère pascal du Christ.
Armand Veilleux
- Détails
- Catégorie : Chapitres
Chapitre pour le 30 août 2009
Accueillir humblement la parole de Dieu semée en nous
À partir de ce 22ème dimanche du Temps Ordinaire (année B), la deuxième lecture de la Messe est tirée de la Lettre de Jacques. Je ne m’attarderai pas ce matin à étudier toutes les questions soulevées par les exégètes et les historiens autour de cette écrit du Nouveau Testament et de la personne de Jacques. Le Nouveau Testament nous parle de deux, et probablement de trois Jacques distincts. L’auteur de cette Lettre n’est clairement pas Jacques, fils d’Alphée et l’un des Douze. Il n’est pas sûr non plus qu’il fut le « Jacques, frère du Seigneur », qui fut dès le début à la tête de l’Église de Jérusalem.De toute façon, cette Lettre fait partie du Canon des Écritures, même si elle prit beaucoup plus de temps que tous les autres écrits du NT à se faire reconnaître comme faisant partie de ce canon. (Seulement vers la fin du 4ème siècle en Occident).
La lecture de ce matin est un choix de versets du 1er chapitre, centré sur la Parole de Dieu. Le texte central est sans doute le verset 18 : « Il (le Père céleste) a voulu nous donner la vie par sa parole de vérité, pour faire de nous les premiers appelés de toutes ses créatures ».
La première chose affirmée est que la Parole de Dieu est un don que nous avons reçu – ou que nous recevons sans cesse.Dans les versets précédents l’auteur disait que « les dons les meilleurs, les présents merveilleux, viennent d'en haut, ils descendent tous d'auprès du Père de toutes les lumières ». Sa Parole est le meilleur de ces dons.Cette Parole est évidemment son propre Fils fait homme, mais c’est aussi toute la Bonne Nouvelle qui nous a été transmise par son Fils, qui est « Parole de Vérité ». Par Lui, il nous « a donné la vie », dit Jacques.Rappelons-nous les paroles de Jésus lui-même qui dit qu’Il est venu pour que nous ayons la vie, et que nous l’ayons en plénitude. De plus, Jacques nous présente ce don de la vie comme une volonté du Père : « il a voulu nous donner la vie », donc comme un acte gratuit d’amour. Et cette décision, cette volonté est un appel. « ... pour faire de nous les premiers appelés de toutes ses créatures ». Nous reconnaissons ici facilement des réminiscences de la théologie paulinienne sur la prédestination.Tout, dans la vie spirituelle, commence par un appel.Dieu est toujours le premier qui appelle, et nous ne pouvons que répondre.
Jacques dit aussi, au début du texte, que le Père qui nous a donné sa Parole est « le père de toutes les lumières » -- antérieur et supérieur à toutes les formes créées et passagères de lumière ou de clarté.
Jacques nous décrit ensuite quelle doit être notre attitude à l’égard de la Parole qui nous est donnée. La première chose est évidemment qu’il faut l’accueillir. «Accueillez donc humblement la parole de Dieu semée en vous; elle est capable de vous sauver ». Le mot « accueillir » est beaucoup plus fort et beau que simplement « recevoir ». Il s’agit de l’acceptation d’un don. Il s’agit d’un mouvement plein de respect et d’affection vers celui qui nous offre un don. De plus, cette Parole ne nous est pas apportée de l’extérieur.Elle est semée en nous. Il s’agit de la présence du Père et du Fils qui viennent habiter en celui qui écoute la Parole de Jésus (cf. Jean 15). Cette présence, n’est pas une simple « voix » intérieure.Elle est beaucoup plus.Elle est une semence – une semence de vie, qui peut donc nous sauver, puisque le salut consiste dans la communication de la vie divine.
Jacques dit donc que, dans un premier temps il faut accueillir la Parole.Et il ajoute tout de suite que, dans un deuxième temps, il faut « la mettre en application » : « Mettez la Parole en application, ne vous contentez pas de l'écouter; ce serait vous faire illusion ». Nous pourrions passer notre vie à lire et à méditer l’Écriture Sainte, à faire notre lectio divina, comme on aime dire de nos jours.Tout cela, dit Jacques, est illusion, si nous ne mettons pas en pratique ce que nous lisons, ou la Parole prononcée en nos coeurs. Cette mise en pratique n’est pas une sorte d’expérience mystique.Il s’agit de quelque chose de concret.
Jacques est très pratique.Il donne tout de suite un exemple concret de ce en quoi consiste la mise en pratique de la Parole semée en nos coeurs : « Devant Dieu notre Père, la manière pure et irréprochable de pratiquer la religion, c'est de venir en aide aux orphelins et aux veuves dans leur malheur, et de se garder propre au milieu du monde ».
Ce n’est là qu’un exemple concret, mais le message est clair : La Parole reçue est un geste d’amour de Dieu, un message d’amour.Notre réponse ne peut être qu’une réponse d’amour ; mais cet amour de Dieu est illusion s’il ne s’incarne pas dans l’amour du prochain.
Je crains que tous les livres et tous les nombreux – sans doute trop nombreux – articles sur la lectio divina oublient cet enseignement pratique.Notre lecture de la Parole de Dieu ne doit pas être un exercice destiné à nous réchauffer le coeur, mais une attitude dans laquelle nous nous laissons interpeller à vivre dans nos relations fraternelles le message de l’Évangile.
Armand VEILLEUX
- Détails
- Catégorie : Chapitres
26 juillet 2009
Chapitre à la Communauté de Scourmont
Le CG de 1969 et ce qui l’a préparé
L’année 2009 marque le 40ème anniversaire de l’envoi d’un homme sur la lune ; pour nous c’est aussi le 40ème anniversaire du Chapitre Général de 1969, qui fut certainement un point tournant dans l’histoire de notre Ordre au 20ème siècle.
Ce Chapitre fut important pour plusieurs raisons.D’abord à cause des documents qu’il produisit, en particulier la Déclaration sur la vie cistercienne et le Statut sur l’Unité et le Pluralisme.Ces documents marquèrent profondément toute l’évolution de l’Ordre par la suite, en particulier le premier qui affirmait très clairement l’orientation contemplative de notre Ordre.On retrouvera très clairement l’orientation contemplative de ces deux documents dans nos Constitutions, puis dans tous les Statuts rédigés par la suite.
Le CG de 1969 fut aussi important parce qu’il lança le travail de refonte de nos Constitutions (même si un travail préliminaire avait déjà été fait). Du point de vue liturgique, ce fut aussi un moment important, puisqu’on décida de demander pour tout l’Ordre une « Loi cadre » semblable à celle obtenue auparavant par les régions du Canada et des USA, permettant une grande flexibilité pour adapter la célébration de l’Office à la situation particulière de chaque communauté.Et puis, c’est à ce Chapitre qu’on remplaça l’abbatiat à vie par l’abbatiat ad tempus (d’abord ad tempus non definitum ; en attendant, cinq ans plus tard la possibilité de l’abbatiat ad tempus definitum).
Ce Chapitre fut aussi important à cause de son atmosphère.On pouvait y sentir la présence de l’Esprit.On aurait pu s’attendre à ce que ce soit un Chapitre très difficile avec de pénibles confrontations entre les Régions, dont certaines désiraient un pluralisme beaucoup plus grand dans l’Ordre et d’autres y étaient fortement opposées.Finalement les deux grands documents que j’ai mentionnés tout à l’heure furent votés à la presque unanimité.
L’Ordre n’était plus le même après ce Chapitre.Il faudra attendre celui de 1984 pour vivre une expérience semblable (mais pas aussi intense).
Ce qui a préparé ce Chapitre
Dans un prochain entretien je reviendrai sur le contenu des deux documents clés.Ce matin je voudrais simplement mentionner tout ce qui a préparé ce Chapitre, qui fut en réalité le point d’arrivée d’une longue évolution (et aussi le point de départ d’une autre évolution – continuation de la première). Les deux volumes publiés par l’Ordre l’an dernier sur la vie de l’Ordre au 20ème siècle, et que nous avons lus au réfectoire (comme plusieurs des maisons de l’Ordre l’ont fait), nous a d’ailleurs décrit cette évolution.
Il y a eu, bien sûr, Vatican II ;mais l’évolution avait commencé bien avant cela.
Notre Ordre, né en 1892 (de l’union de diverses Congrégations issues de la réforme de La Trappe) avait connu un développement lent et continu de 1892 à 1944, avec un arrêt durant les années de la première Guerre Mondiale.L’Ordre était jusqu’à ce moment-là essentiellement européen, tout en ayant quelques maisons au Japon, en Chine, en Amérique et une en Afrique du Nord.Les Chapitre Généraux annuels à Cîteaux (auxquels les abbés des pays lointains ne venaient que tous les cinq ans) étaient toujours en français, sans traduction.
Après la seconde Guerre Mondiale, les vocations dans les monastères américains se multiplièrent à un rythme surprenant. À un moment donné il y avait à l’abbaye de Gethsemani, au même moment, 100 novices de choeur et 98 novices convers.Les deux abbayes de Gethsemani et de Spencer firent de nombreuses fondations aux États-Unis en quelques années.L’équilibre de l’Ordre se trouvait modifié : Un grand nombre des moines – et des moniales – étaient désormais d’une culture non européenne (avec toutefois des racines européennes), avec une relation très différente à la Tradition et surtout aux « traditions » du passé.
En 1951 Dom Gabriel Sortais fut élu Abbé Général.Il remplaçait Dom Dominique Nogues, qui avait été assez opposé à tout changement des observances.Dom Gabriel entreprit de visiter en quelques années tous les monastères de l’Ordre (ce qui n’avait pas été fait par les Abbé Généraux antérieurs, et qui deviendra une norme pour ses successeurs).Il était plutôt traditionnaliste par tempérament, mais un homme de bon sens avec un souci pastoral.Il se rendit compte tout de suite qu’on ne pouvait plus fonder l’unité de l’Ordre sur l’uniformité des observances, et que des changements d’observances étaient aussi nécessaires au niveau de l’ensemble de l’Ordre pour assurer dans nos communautés une vie de prière équilibrée.Il entreprit dès le Chapitre Général de 1953, puis à ceux de 1954 et 1955 une série de réformes, dix ans avant l’aggiornamento de Vatican II.Les anciens parmi nous se souviendront de la suppression des Offices quotidiens De Beata et presque quotidiens des défunts.
Un autre élément important fut les conséquences de la publication par le Saint Siège du document sur les études ecclésiastiques, Sedes Sapientiae, en 1956.Jusqu’à ce moment-là les moines de choeur devenaient tous prêtres, sauf exception, et les études se faisaient normalement dans chaque monastère.En quelques endroits ces études étaient de très bon niveau ;mais dans la plupart des cas leur niveau était assez bas.Désormais on ne pourrait continuer à faire les études de préparation au sacerdoce dans chaque monastère que si l’on y avait l’équipe nécessaire de professeurs qualifiés, munis des titres académiques nécessaires.Dom Gabriel, toujours obéissant à Rome, prit cette décision très au sérieux et bâtit Monte Cistello, qui devint un collège international attaché à la Maison Généralice. Durant quelques années un grand nombre d’étudiants y furent envoyés.Le nombre diminua assez rapidement par la suite pour diverses raisons. (D’abord, au bout de quelques années, la pluparts des monastères eurent le nombre voulu de professeurs qualifiés, puis le nombre des vocations diminua, et l’on commença aussi à envoyer des étudiants dans les universités locales, d’autant plus que les cours donnés à Rome passèrent du latin à l’italien).
Monte Cistello eut une grande importance dans le développement de l’Ordre, pour une raison autre que celle des études.Tout à coup se retrouvèrent ensemble à Rome, auprès de la Curie Généralice, des étudiants – jeunes pour la plupart – venant de toutes les parties de l’Ordre, à une époque où beaucoup de questions se posaient aussi bien dans l’Ordre que dans l’Église, surtout durant le Concile et l’après-Concile.Beaucoup de ces étudiants venant de pays lointains passèrent leurs étés dans des monastères d’Europe ou en visitèrent un certain nombre avant de retourner chez eux.De nombreuses amitiés se créèrent, et cela concourut énormément à créer dans l’Ordre un esprit commun, qui favorisa l’évolution subséquente, d’autant plus qu’un bon nombre de ces étudiants romains se retrouveront ensemble au Chapitre Général au cours des décennies suivantes, jusqu’à aujourd’hui.
Dom Gabriel, sans être le moins du monde féministe, perçut aussi que les moniales ne pouvaient continuer à être soumises en tout et partout à un Chapitre Général composé uniquement d’hommes.Il convoqua, à partir de 1958 à Cîteaux les Réunions d’Abbesses, qui deviendront ensuite des Chapitre Généraux de la Branche Féminine de l’Ordre.
La situation des frères convers et des soeurs converses préoccupait aussi Dom Gabriel.Tout en estimant ce qui était l’essentiel de la vocation des convers et des converses, il perçut assez rapidement que le fait d’avoir au sein d’une même communauté deux catégories de personnes des droits et des devoirs différents n’était plus acceptable.Il mit en marche le mouvement de ce qu’on appellera l’Unification de nos communautés, et qui sera terminé après sa mort.
Il avait aussi fait préparer une révision provisoire du Livre des Us, qui fut terminée en 1963 et fut ronéotypée à la Maison Généralice, portant sur la page couverture la mention « Monte Cistello 1963 ».(Cette édition connut une publicité inattendue ces derniers temps dans un certain « privilège » accordé par le Saint Siège à un monastère de l’Ordre).
Puis ce fut Vatican II.– J’y reviendrai dimanche prochain.
Armand Veilleux
- Détails
- Catégorie : Chapitres
19 juillet 2009
Chapitre à la communauté de Scourmont
En mémoire de Dom Guerric Baudet
Dom Guerric nous a quittés assez rapidement. Son coeur, avec une valve à peu près bouchée, avait de plus en plus de difficulté à battre. Il s’est tout simplement éteint lentement.Malgré la difficulté à respirer des derniers jours, il n’a pas connu d’agonie.
Sa longue vie s’est terminée par une très belle vieillesse et aussi une très belle mort.Il a gardé toute sa lucidité, son esprit vif et sa mémoire jusqu’au bout, à près de 96 ans.Il a vu venir la mort avec une très grande sérénité.Il en parlait de plus en plus souvent, mais en toute simplicité.Il était en quelque sorte surpris d’être encore en vie.Il était heureux de vivre, mais était aussi tout à fait prêt à rencontrer le Seigneur.
J’ai eu le privilège d’accompagner ses derniers moments.J’ai récité quelques prières très peu de temps avant son dernier respire, et il a récité amen à la fin.Il a aussi levé les bras lorsque j’ai chanté le Salve à voix basse.Au moment où son respire allait arrêter, il m’a serré la main en me regardant avec deux yeux très paisibles, puis il a émis son dernier respire. Tout sereinement, comme il avait vécu parmi nous ces dernières années.
Il va nous manquer. Il a été si longtemps au coeur de la communauté. Durant près de quarante ans comme supérieur, suivis de vingt ans d’une présence beaucoup plus discrète, mais toujours intense.Pour moi, qui suis venu de l’extérieur, il y a onze ans, il a été le modèle de l’abbé démissionnaire.Il n’est jamais facile à quelqu’un qui a servi sa communauté comme abbé durant longtemps de trouver sa juste place en communauté (comme la chose n’est pas facile non plus pour son successeur).Ce ne fut pas le cas durant ces onze dernières années. Pour moi la présence de Dom Guerric en communauté m’a toujours été précieuse.Ses avis et ses conseils – qu’il ne donnait que si on les lui demandait – m’ont toujours été précieux.Comme tout le monde sait, les choses ne furent pas faciles pour lui sous l’un de ses successeurs.Jamais il ne m’en a parlé.C’était un moine pacifié, sans rancune.
Même si je ne suis venu à Scourmont qu’il y a onze ans, je connaissais Dom Guerric depuis 45 ans.Ma première rencontre fut à Monte Cistello, en 1964, lors de la première réunion de la Commission Centrale, qui allait devenir un organe important de l’Ordre.Il était membre de cette première réunion (qui devait son origine à la réunion de Westmalle au sujet du groupe d’Achel voulant fonder au Danemark) ; et moi j’étais un jeune étudiant.J’étudiais la liturgie, et l’une des questions au programme de cette réunion (et du Chapitre Général suivant) était la place de la liturgie dans la vie monastique.
Je l’ai retrouvé cinq ans plus tard au Chapitre Général de 1969. Il était le secrétaire d’une des commissions, et ses rapports succincts mais pleins d’esprit étaient un régal à entendre.
Dom Guerric aura eu, d’une façon très réservée, un rôle important dans l’histoire de l’Ordre au 20ème siècle.
Il fut étudiant à la Maison Généralice de 1936 à 1939.La liste de ceux qui y furent en même temps que lui est impressionnante.Toute une série de personnes qui ont marqué la vie de l’Ordre.En voici les principaux : Vincent Hermans , Achel ;
Edmond Mikkers, Achel ; Jean-Baptiste Van Damme, Westmalle ; Robert Thomas, Sept Fons ; André Francheboud, Tamié ; Jean de Ruette, Orval ; Etienne Chenevière, La Trappe.Sans compter ses confrères de Scourmont : Maur Standaert, Francis Mahieu, Théodore De Haene et Gall Schuon.C’est sans doute là qu’il acquit son sens de l’Ordre.
Dès le début de son supériorat, en 1950 il devint membre de la Commission de Liturgie (en remplacement de Dom Anselme Le Bail) et il le sera jusqu’à la création d’une nouvelle Commission en 1967.Il sera aussi le premier président de la Commission de Droit, de 1969, jusqu’à 1977.
Il fut envoyé avec Dom Félicien de Rochefort pour une importante Visite Régulière à Latroun en 1961.
Je reviendrai à un autre moment sur son service des maisons-filles de Scourmont et sur son amour de l’Afrique.
En relisant ses interventions aux Chapitres Généraux, spécialement à celui de 1969, où nous avons rédigé la Déclaration sur la Vie Cistercienne, je suis surpris à quel point je me sentais et me sens sur la même longueur d’ondes que lui, malgré notre différence d’âge.Je puis dire que c’est quelqu’un que j’ai non seulement beaucoup estimé mais aussi aimé, et dont je me suis toujours senti accepté et estimé malgré notre différence d’âge et nécessairement des sensibilités différentes.
Armand Veilleux



